MÉMOIRES DE GUERRE 14-18 - Extraits -

MON BAPTÊME DU FEU EN ARGONNE

Le 8 janvier 1915 est une date mémorable. Elle coïncide avec mon départ au front comme sous-lieutenant ainsi qu'avec la naissance de ma nièce Odile Piel Melcion d'Arc, fille de ma sœur aînée Geneviève, dont le mari est prisonnier en Allemagne.

À 9 heures, après une étreinte émouvante, je quitte tout harnaché et sac au dos mon père et ma mère. Avant de nous séparer j'inscris à la craie sur le tableau noir de ma chambre, où j'ai si souvent préparé mes "colles" de Saint-Cyr, la date de mon départ. Elle devait y rester pendant de longues années. Je gagne la gare du nord suivant les prescriptions de ma feuille de route et de là le Bourget. J'y retrouve huit de mes camarades de promo. Notre première direction est la régulatrice de Creil. Mais le train ne part que dans la soirée et nous revenons tous ensemble dans la capitale. Nous nous rendons place de l'Opéra et, installés à la terrasse du Café de la Paix, nous y attendons l'heure prescrite, tous fiers de nos "harnois" de guerre au milieu des "pékins".

À 11 heures du soir nous quittons à nouveau Paris et descendons du train à Creil dans la nuit noire. Nous déambulons dans les rues désertes où déjà l'ambiance du front nous saisit, car Creil a subi en septembre les effets des combats qui ont meurtri plus d'une maison.

Le 10 janvier à 3 heures du matin, débarquement à Ailly-sur-Noye (Somme) au sud d'Amiens. Le cantonnement du 9e bataillon de chasseurs à pied, qui fait partie de la 42e division retour des Flandres, nous reçoit. Nous couchons dans la paille d'un rez-de-chaussée. Au jour, nous nous présentons à ce bataillon: trois d'entre nous y sont immédiatement affectés. Camus-Govignon, Piet-Lataudrie et moi (anciens du bazar Louis) déci-dons de nous rendre soit au 16e, soit au 19e BCP. Mais le hasard a placé également à Ailly-sur-Noye le PC du 94e régiment d'infanterie de la même division.

L'officier adjoint de ce corps, auquel nous nous présentons en qualité de grand ancien, désire nous conserver et en parle à son chef le colonel Folentin de Saintenac. Celui-ci décide, à notre grand dam, de nous prendre dans son régiment et en rend compte à l'état major de la division.

Tous nos efforts pour lui échapper sont vains. Malgré nos réticences et les allégations que nous fournissons tous trois, nous nous attirons cette ré-pose mi-narquoise, mi-impérative, que le régiment de Bar-le- Duc vaut largement les chasseurs. Ses pertes récentes en cadres justifient ample-ment notre venue dans ses rangs. Force est de nous incliner.

Nous tentons bien une ultime démarche auprès du commandant Ducornez du 19e BCP. Le commandant est également très désireux de nous ac-cueillir, car lui aussi, ne compte plus à son effectif que deux ou trois officiers. Ce qui est écrit est écrit et le surlendemain la division ratifie notre affectation au 94. Nous voilà donc tous trois biffins d'office.
Je suis pour ma part inscrit à la 6e compagnie et Piet à la 7e, tous deux dans le même bataillon, le 2e. Nous rejoignons nos unités respectives cantonnées à 4 km de là, dans Berry-sur-Noye.

J'ouvre une parenthèse pour donner un aperçu de l'encadrement en officiers de nos unités à cette époque. Les cadres du début, partis le 2 août 1914, n'existent plus ou ne subsistent qu'à l'état de vestiges. Les capitaines, les lieutenants d'active sont tombés les uns après les autres, en masse, dans les premiers combats, payant de leur sacrifice immédiat l'honneur de leur charge. La plupart a été remplacé par des adjudants et des sergents d'active nommés officiers ou par des cadres de réserve. Au 94e plus qu'ailleurs, l'hécatombe sanglante a frappé nos cadres de carrière dans les premiers jours de la campagne, et j'en ai aussitôt la preuve.

Je me présente au bureau de la 6e compagnie installé dans une ferme. Son chef est le sous-lieutenant Ragot, ancien sergent rengagé, promu récemment officié : garçon jeune et sanguin, au poil blond, à la moustache retroussée. Il vit avec le commandant de la 7e, un officier de réserve appelé Laurent, calme et sympathique. Ces deux camarades nous reçoivent à bras ouverts, Piet et moi, et nous adoptent aussitôt. Le 94e a été, depuis le début, de toutes les batailles. Il s'est heurté à la Garde prussienne aux Marais de Saint-Gond. Il revient d 'Ypres et de Poperinghe sur l'Yser. C'est un régiment de fer dont les survivants ont accompli avec la simplicité des héros de magnifiques faits d'armes.
Après dîner à la popote, je partage avec Piet le même lit, chez le lieutenant Laurent. C'est notre première nuit en campagne, au sein d'une unité com-battante glorieuse entre toutes. Ce soir-là, notre fatigue jointe à notre extrême jeunesse ne nous permet pas d'épiloguer longtemps sur le destin qui nous attend et un sommeil profond nous berce bientôt fraternellement côte à côte.

Le lendemain de notre arrivée, le régiment qui est au repos depuis huit jours, reçoit l'ordre d'embarquement pour dix heures. Nous passons en chemin de fer à Saint-Denis, apercevons le Sacré-Cœur et la tour Eiffel, puis roulons sur le réseau de l'Est toute la journée et toute la nuit sui-vante.
Dans le compartiment réservé aux officiers se trouve également l'adjudant Casalonga, de l'infanterie coloniale, faisant fonction d'officier. Loustic intarissable, ses boutades et ses chansons nous détendent et alternent avec les récits des combats épiques que nos compagnons ont vécus. Il se dé-gage une ambiance dans laquelle je suis heureux et fier de vivre désormais. Je suis déjà lié à ces hommes. J'admire leur courage et leur abnégation et qui, sortis de la bataille pour rentrer dans la bataille, concluent avec un sourire, où la résignation compte pour peu et la fierté pour beau-coup : "La 42e division est le bouche-trou, là où il y a un coup de chien à donner".
Le 13 janvier à 6 heures du matin, le train nous dépose dans la pénombre du jour naissant, sinistre et froid, dans la petite gare de Givry-en-Argonne. Ce nom est à lui seul tout un programme. L'Argonne est depuis quelque temps le théâtre de combats perpétuels et sanglants. L'armée du Kronprinz, qui n'a pu prendre Verdun, cherche par des attaques incessantes à briser les lignes françaises dans un rayon assez vaste autour de la place forte : l'Argonne est un de ses bastions les plus disputés. Une fois de plus la 42e division est destinée à un coup de chien. Cette certitude du lieu et des opérations qui nous attendent, vaut mieux qu'une angoissante indécision. Mon cœur prêt à tout est aussitôt bardé d'airain comme celui de mes soldats.
Nous sommes à une trentaine de kilomètres du front, d'où nous entendons le canon gronder sourdement dans le lointain par-dessus la campagne paisible. De la petite chambre de paysan, où je suis logé après notre installation au village du Châtelier, j'écris à mes parents.

"J'entends le bruit du tonnerre un jour d'orage. Il est probable que d'ici quelque temps nous allons nous rapprocher sensiblement pour être engagés et prendre notre part.
Rassurez-vous et soyez tranquilles : c'est mon métier. Je l'accomplirai en entier, car c'est en même temps mon devoir. Je suis heureux de me sentir si calme à l'approche de la tempête qui mugit au loin et j'éprouve, je l'avoue, une certaine satisfaction à agir bientôt."

Le 16 janvier j'écris encore :

"J'ai entendu hier la messe dans l'église du petit village où nous sommes et j'ai pu me confesser et recevoir la Sainte Communion. Je suis donc prêt, archi-prêt. Maintenant il ne s'agit plus pour moi de regarder en arrière, mais de faire face à l'ennemi et d'accomplir dignement mon devoir."

De nouveaux renforts sont arrivés au régiment ainsi que 10 sous-lieutenants cyrards. Ma compagnie est à l'effectif de 170 hommes. Je commande le premier peloton, c'est-à-dire les deux premières sections. J'ai sous mes ordres deux jeunes adjudants avec lesquels je m'entends parfaitement. Je pars donc avec une grande confiance. Le 17 janvier nous faisons mouvement en convoi automobile, dans de grandes autos de livraison réquisitionnées. Elles nous acheminent vers les lignes en franchissant le col des Islettes, ces fameux Thermopyles de la France de 1792. Victoire de Dumouriez et Kellermann contre les Prussiens, l'Histoire se re-nouvelle. Le paysage d'hiver est merveilleux. De grandes et sombres forêts coupées d'étangs et de taillis couvrent le sol.
Vers midi nous traversons Sainte-Menehould et, remontant directement vers le nord, nous atteignons notre terminus, le village de Florent à 7 km du front. Nous restons quatre jours au cantonnement dans ce village, juste à l'arrière de la ligne de bataille. C'est un fourmillement perpétuel de troupes et de services de toutes sortes : artillerie, ravitaillement, ambulances, tout y foisonne. Nous y faisons quelques exercices, passons l'inspection minutieuse de nos hommes et le soir c'est la détente, le chahut et l'hilarité à notre popote.
L'adjudant Casalonga, type extraordinaire et fantastique, comme tous les "marsouins", y chante pour la centième fois sa chanson-rengaine que l'on reprend en chœur :

"Au bord du rio
Tandis qu'un banjo
Murmure un air de tango,
La gitane légère
Dansait dans la lumière.
Un feu d'enfer
Avivait encore sa chair,
Et ses yeux de velours
Appelaient l'amour"

Mes impressions d'alors, je les retrouve encore dans cette lettre à mon père :

"Je viens de m'éclipser un instant du cantonnement pour aller me promener un peu dans la campagne avoisinante. Je suis assis au pied d'un arbre, seul dans le silence impressionnant, coupé seulement par le canon qui claque à intervalles réguliers. En ce moment même j'entends les mitrailleuses lointaines. Les coups roulent et se répercutent en ondes sonores et graves au-dessus de l'immense forêt que je découvre devant moi et de l'autre côté d'un vallon profond. Le ciel est gris et bas, le sol couvert par la neige tombée la nuit dernière".

À huit heures mon bataillon (le 2e) arrive dans le petit village dévasté de La Harazée, dans un vallon étroit, à 1 500 mètres des lignes. Des obus sifflent au-dessus et vont se perdre au loin derrière. Une pause assez longue nous retient à flanc de coteau pour y prendre un repas substantiel. C'est le dernier calme avant l'orage. À dix heures nous grimpons la pente dans un chemin étroit qui mène aux tranchées de première ligne, celles qui nous ont été affectées. Je suis en tête de ma section guidant la marche. Les bois sont épais et masquent la vue aux alentours. À mi-chemin dans la forêt, on s'arrête. Qu'y a-t-il ? Des agents de liaison circulent es-soufflés, le visage contracté: graves nouvelles! Le 3e bataillon parti avant nous depuis deux jours a été violemment attaqué ce matin. Les boches ont enlevé des tranchées importantes. Ils sont installés désormais dans les lignes que nous devons précisément occuper!
La soudaineté de cette catastrophe imprévisible nous place d'emblée dans une atmosphère d'angoisse, coupée net par un ordre brutal: notre bataillon va partir à l'attaque aussitôt pour reprendre les tranchées perdues et en chasser l'ennemi. La 6e compagnie (la mienne ) en tête. La 7e nous soutiendra. Il n'y a plus une minute à perdre. Sacs à terre! Car il s'agit d'être plus lestes pour courir.
Dès ce moment, les événements se déroulent pour moi à une vitesse vertigineuse. C'est une succession fulgurante de clichés instantanés. L'ordonnance des phrases et des mots est incapable de les traduire. Autant vouloir décrire le torrent furieux qui emporte dans sa course l'homme qui s'y débat. L'attaque, paroxysme de la bataille, est semblable à ce torrent. Je suis happé dans son tourbillon et je perds toute attache avec le monde réel. Mais dans cet état extraordinaire, mon système d'autodéfense se dé-clenche: cerveau extralucide, réflexes instantanés, mécanique des membres actionnée à se rompre.
Le scénario du drame est le suivant: mon peloton (1re et 2e sections) part le premier, en colonne dans un boyau fangeux où l'on s'enfonce jusqu'aux genoux. Je gagne une toute petite clairière où j'aperçois, tapis dans un trou, le commandant Boulet-Desbareaux et un capitaine la tête en sang, les yeux hors de l'orbite, qui me crient :

"En avant mon petit! Faites votre devoir comme vos camarades!"

Sans nul doute, il n 'y a plus personne entre nous et l'ennemi. Je fais déployer mes sections en tirailleurs au milieu des taillis. Nos 75 craquent avec violence et déchirent l'atmosphère qui vibre avec nos nerfs. Les balles sifflent déjà, en nappes argentines autour de nous. Le caporal Thierr, à ma gauche, s'écroule la tête traversée. "En avant! En avant!" Nous courons par bonds à travers les petits arbres et les buissons sous une fusillade terrible ont le diapason croît de seconde en seconde. Les balles, en ricochant dans les bois, miaulent et gémissent en d'affreux ricanements. L'adversaire est invisible. Les renforts courent derrière moi et soudain des clairons sonnent la charge. Nouveau bond à la baïonnette.
Mes voisins tombent les uns après les autres. J'exhorte mes hommes et gradés en criant sans me lasser: "En avant! En avant la 6e!" Les cris des blessés se joignent au fracas des projectiles. Mais peu à peu notre ligne se disperse, s'amenuise et, clouée au sol, ne peut plus avancer: il n'est plus possible à un être humain de rester debout dans le filet d'acier qui s'abat sur nous.

Allongé sur le ventre j'aperçois pourtant une silhouette isolée qui progresse avec un calme imperturbable sans se baisser. C'est le capitaine Michel, commandant la 5e compagnie (un des rares officiers d'active survivant depuis le 2 août 14) qui, dans son grand manteau bleu sombre, est là, devant nous, seul en tête dans le taillis. Quel exemple de héros plus pur n'ai-je pas sous les yeux? Il est impassible, calme et froid. Ses gestes sont mesurés. Sans perdre un pouce de sa taille, il se retourne et dit simplement :

"À moi, mes enfants. À moi!"

D'un bond je saute et cours à ses pieds, cherchant instinctivement un refuge dans son invulnérabilité et je crie avec lui :

"En avant!"

Il me dit :

"Très bien mon petit!"

Une dizaine d 'hommes nous suivent et bientôt nous atteignons un fossé béant et vide. C'est la tranchée française de première ligne, perdue et re-conquise, d'où les derniers allemands impressionnés par notre charge viennent de s'enfuir.
À ce moment précis, les mitrailleuses de la position boche entrent en action et fauchent le terrain. Les projectiles ricochent partout dans la boue. Je me "plaque" au sol et me dissimule de mon mieux derrière une petite motte, mais surpris sur le terrain découvert, ainsi que tant d'autres qui n'ont pas eu le temps de sauter dans la tranchée, je suis repéré et chaque fois que ma tête dépasse, le clac-clac inexorable me replonge le visage dans la terre. La manche de ma capote est traversée. Une deuxième balle me frôle l'oreille et me rend sourd un instant. Je suis cependant très calme et je constate à la montre de mon poignet qu'il est 13 h 20. Je creuse alors le sol de mes doigts pour y placer au moins ma tête. Je reste ainsi couché dans la boue, sur le ventre, environ trois-quarts d'heure, me demandant quand et comment je sortirai de ce mauvais pas.
Cette sensation extraordinaire, je l'ai retrouvée très exactement décrite avec un profond réalisme dans un roman d'après guerre, sous la plume d'un écrivain allemand, Érich Maria Remarque:

"Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l'on peut s'aplatir et s'accroupir, ô terre, dans les convulsions de l'horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c'est toi qui nous a donné le puissant contre courant de la vie sauvée. Ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et dans le bonheur muet et angoissé d'avoir survécu à cette minute, nous t'avons mordue à pleines lèvres."

Je pense à beaucoup de choses: à mes parents, puis j'invoque la Vierge! Un de mes hommes, allongé comme moi à mes côtés, reçoit un projectile (sorte de bombe) dont l'ennemi commence à nous arroser. Elle éclate avec un bruit formidable et lui coupe la jambe. Ma situation est d'autant plus stupide que je suis à quelques mètres seulement de la tranchée tutélaire vers laquelle je ne peux courir sans me faire tuer. J'aperçois soudain dans cette tranchée la tête du lieutenant Migeon de la 9e que j'interpelle et qui, venant à mon aide, fait creuser dans ma direction un petit boyau par le-quel je me glisse en rampant. Je parviens ainsi à pénétrer, tête la première et maculé de boue dans... les "feuillées"!

Je suis sain et sauf! Mais quelle odeur! Je suis le premier à en rire avec mes sauveteurs, tandis que le flux de la vie reconquise sur la mort circule de nouveau à pleins bords sous ma peau! Tout de suite je retrouve Ragot et j'apprends que Laurent a été blessé d'une balle à la joue. Piet-Lataudrie est indemne, mais les noms des blessés et des tués circulent de bouche en bouche. Parmi eux figure un de nos camarades de promo, Denevault, qui déjà a payé du premier coup sa dette à la Patrie, frappé en pleine poitrine. Nous nous organisons fiévreusement dans notre tranchée. Celle-ci est très profonde et nous garantit des projectiles, mais creusée dans un sol imperméable, sans clayonnages ni rondins, elle est remplie d'une boue liquide gluante et jaune. Nous pataugeons dans ce bourbier, enfonçant jus-qu'à mi-jambe.
Nos premières lignes sont établies en pleine forêt dans ce secteur rendu si lugubre ment célèbre par le communiqué, sous le nom de " bois de la Gruerie" dont les grands arbres aux branches cassées nous surplombent. Des créneaux sont pratiqués de loin en loin dans le parapet et nous y répartissons nos hommes. Un service de guet et de quart est organisé. Bref, nous nous installons de notre mieux et prenons toutes dispositions pour parer à un retour offensif de l'ennemi. Le calme renaît peu à peu et la nuit tombe.

Le 23 janvier, notre aspect à tous à déjà quelque chose d'hallucinant. Dans une anfractuosité du parapet qui nous sert de gourbi, nous sommes quatre officiers sales, boueux et transis: le capitaine Michel, Ragot, Piet-Lataudrie et moi. La canonnade éclate par intermittence, suivie aussitôt d'une fusillade assez violente de part et d'autre. La journée passe ainsi coupée par un frugal déjeuner dans notre abri.
Je reçois des lettres de mon père. Il peut paraître extraordinaire qu'elles puissent m'atteindre en ce lieu et en de tels moments. Mais c'est un fait et je lui réponds pour le fixer sur mon sort.
La nuit descend et nous cherchons quelque sommeil. Vers 22 heures, c'est un tintamarre général sur toute la ligne. De toute part les coups de feu crépitent dans une sorte de folie communicative. On tire... on tire... sur quoi ? On ne sait pas, mais on tire quand même avec une ardeur nerveuse décuplée. La pétarade a pris naissance sur la droite, et se transmet vers la gauche tout le long de nos tranchées, comme un brandon transmet l'incendie dans une plaine surchauffée. On redoute une attaque. Je suis là derrière mes hommes dans cette atmosphère déchaînée. Aussi rapidement qu'elle a pris naissance, la fusillade s'éteint dans la noirceur et le silence. Le temps est très froid et je sens mes pieds immobiles dans la boue se glacer peu à peu.
Le 24, le soleil brille. Les "cuistots" nous apportent le jus. Dans la matinée nous apprenons que les boches creusent des mines sous la tranchée de la 9e compagnie. La 7e met aussitôt un boyau en état de défense pour résister à toute attaque de ce côté. L'ennemi nous arrose de bombes. Nous ri-postons et parvenons à le réduire au silence. Le capitaine Michel vient nous voir, Ragot et moi, dans un petit gourbi que nous nous sommes fait aménager. Il craint une attaque le soir et nous fait part de ses appréhensions. Tout le monde est sur pied. La première Cie arrive pour nous renforcer et je retrouve dans ses rangs mon camarade Camus-Govignon. Des mitrailleurs viennent également prendre position pour nous épauler. Mais la nuit est à peu près calme avec une agitation intermittente. L'adjudant Casalonga de la 7e est évacué pour fièvre et paludisme et Piet-Lataudrie reste seul à la tête de sa compagnie.

Le 25, nous lançons toute la matinée des bombes et des pétards sur la tranchée adverse et sur les levées de terre fraîche que nous repérons en face de nous. J'ai les pieds complètement glacés. Je ne les sens plus. J'ai l'impression très nette que ma sensibilité s'arrête à hauteur des chevilles. Voilà trois jours et trois nuits que mes pieds végètent dans la boue liquide et il n'y a pas un mètre carré de sol sec où je puisse les sortir de ce bain forcé. Si, pendant le jour, je peux encore remuer mes orteils et agiter dans la boue mes pauvres membres engourdis, en revanche les nuits sont particulièrement douloureuses, car je dors les pieds dans l'eau et leur immobilité totale les anesthésie lentement mais inexorablement.
À 15 heures la fusillade fait rage. Mes gradés lancent des bombes sans arrêt. Je suis toujours là derrière eux, immobile, debout mais déjà presque incapable de me mouvoir. Vers 19 heures une grande nouvelle circule: nous sommes relevés par le 151e d'infanterie! Bientôt en effet des ombres arrivent et circulent. Les consignes s'échangent rapidement dans la nuit et nous voilà partis à notre tour, par les boyaux d'abord, puis en terrain libre vers l'arrière... Nous descendons vers La Harazée. Mes pieds me font horriblement souffrir. Au village je sens mes forces m'abandonner, je ne peux plus continuer. Avec un de mes sergents aussi mal en point que moi, je me traîne péniblement jusqu'à l'ambulance. J'y retrouve Piet-Lataudrie, dans le même état lamentable. Nous nous étendons dans une chambre de maison abandonnée où nous achevons de passer la nuit à même le sol.
Pour donner une idée de l'état physique dans lequel nous nous trouvons après ces dures journées, voici la description de ma tenue et de mon équipement : je suis entièrement couvert de boue, des pieds à la tête; mon képi est tout jaune, la visière renforcée d'une épaisseur d'un centimètre de terre glaise durcie; ma capote a triplé de poids ainsi que ma salopette et les deux paires de bandes molletières qui couvrent mes jambes; mon revolver rouillé ne fonctionne plus; ma jumelle est pleine de fange, son étui de cuir ramolli dans l'eau est semblable à du carton j'ai jeté ma cartouchière dont la fermeture a été arrachée; j'ai perdu dans la vase ma paire de gants fourrés qui n'étaient plus que des torchons informes. Par contre j'ai fort heureusement conservé mon sac et je le dois au hasard : j'ai dit qu'avant de partir à la charge, nous avions déposé nos sacs dans les bois. Cinq jours après, ils avaient été pillés et vidés de tout contenu. Mais le mien, ainsi que ma couverture, fut retrouvé intact par mon ordonnance.

Le 26 janvier, nous sommes toujours couchés dans notre pièce, incapables de bouger. Les coups de départ des 75 résonnent tout auprès. Nous recevons un peu de nourriture et dormons la plupart du temps. Vers 19 heures des voitures d'ambulance viennent nous prendre et cahin-caha nous emmènent à Florent où l'on nous débarque pour nous installer à l'ambulance divisionnaire. Nous recevons un premier pansement et couchons sur la paille d'une grande pièce garnie de blessés.

Le lendemain, deuxième pansement, puis vers 9 heures du matin Piet et moi partons en auto pour Sainte-Menehould où, dans une ambulance plus confortable, un déjeuner nous est servi. Nous procédons à un décrassage en règle. Des blessés arrivent: parmi eux Ragot et Camus-Govignon qui, comme nous, ont les pieds gelés. A 14 heures nous mon-tons en gare dans un train sanitaire. Dans notre compartiment le sous-lieutenant Puvieux de notre promo, très gravement atteint, fait partie de notre petit groupe. Pendant 48 heures nous allons faire un long voyage qui nous conduira insensiblement de la forêt d'Argonne aux rives de la Méditerranée.
Dans le wagon que je partage avec mes quatre camarades, tantôt allongés sur nos banquettes, tantôt penchés aux portières, nous nous laissons bercer par le roulement monotone coupé de nombreux arrêts. Les gares des villes de France sont pour nous autant de havres où les Dames de la Croix-Rouge s'empressent pour satisfaire nos demandes. Après les rigueurs du combat et les difficultés du ravitaillement, c'est partout à nos appels sourires et distributions de vivres de toutes sortes : véritable randonnée gastronomique, bouillon, chocolat, café, œufs, jambon, confitures! Tout cela nous est offert à Saint-Dizier dans la Haute-Marne, ainsi qu'à Chaumont, Châtillon-sur-Seine, Nuits sous ravières, les Laumes-Alésia, Dijon, où les vignobles de la Côte d'Or sont couverts de neige sous un pâle soleil. À Beaune, Châlon-sur-Saône, Mâcon où la Saône déborde dans sa vallée. À Lyon, Remoulins, Nîmes, Lunel où les grands étangs miroitent dans la campagne. À Montpellier, Sète et Agde où l'étincelante luminosité du midi nous enchante...
C'est enfin après cette interminable descente vers le sud, le point final tant attendu. Voici Béziers (Hérault) où un service médical important est là sur le quai pour nous accueillir. Descendus de notre compartiment nous sommes placés sur des brancards où nos capotes couvertes de la boue desséchée des bois de la Gruerie font tache sous le ciel méditerranéen.
Au milieu d'une double haie de curieux on nous porte jusqu'aux autos qui nous conduisent à l'hôpital temporaire na 29 installé dans le haut de la ville, au collège Henri IV. Dans le parloir où nous dînons, nous trouvons chacun un bon lit, nous nous endormons au soir du 29 janvier
RÉCITS EXTRAORDINAIRES 14-18

LA MORT DU LIEUTENANT FÉRAUD

Féraud et sa section de mitrailleuses, arrivent justement suivi de ses chasseurs et de ses pièces. Il est mis à ma disposition jusqu'à nouvel ordre. Je l'accueille à bras ouverts. Sa grande silhouette s'agite dans la pénombre. Il a jeté sur ses épaules, par dessus sa capote et son équipement, une grande pèlerine d'alpin bleu foncé. Son rire est clair et son bel accent de Draguignan résonne inlassablement. Nous parcourons la ligne et fixons l'emplacement de ses pièces. Puis nous cassons la croûte. Il s'agit enfin de passer la nuit en plein air comme des gueux.

Un sillon élargi par les pelles bêches nous servira de couche et Féraud me propose la combinaison suivante que j'accepte. Nous nous enroulerons tous les deux dans son vaste manteau alpin. Bien serrés ainsi l'un contre l'autre et préservés de l'air extérieur nous dormirons sans nul doute comme des bienheureux. Et ce fut ainsi. Toute la nuit, en dormant, je sens le souffle tiède de mon camarade sur ma joue.

Ce devait être son dernier sommeil. Je puis garantir qu'aucun mauvais songe ne l'a troublé. Sa conscience était en règle. N'avait-il pas comme Saint-Martin partagé son manteau avec plus malheureux que lui. Il est vrai que cet autre était un vieux camarade de combat, un de ses plus fidèles amis, l'égal d'un frère.

29 mars - Vendredi Saint

Le jour nous trouve debout, battant la semelle et scrutant l'horizon. Rien d'anormal. Nous recevons l'ordre de nous replier plus au sud-ouest du village de Mézières, ce qui s'effectue sans incident. J'installe ma compagnie sur un front très vaste. Notre mission est paraît-il de soutenir le 321e, mais sur cette immensité aucun élément de ce régiment n'apparaît. Le 401 e est Les idées noires disparaissent vite. Mon vieux camarade Féraud, qui commande une section à notre gauche dans le village de Mézières. Une patrouille de la compagnie y a en effet assuré la liaison avec ce régiment.
Je passe avec Féraud une matinée assez morne car la pluie et la grêle même tombent par intermittence. Nous nous réfugions sous nos toiles de tente. Puis le soleil réapparaît. Au début de l'après-midi, pour m'occuper, je prends quelques clichés avec mon Vest-Pocket. Je photographie ainsi Féraud au milieu de ses mitrailleurs. Mais notre attention est bientôt en éveil. Mézières à notre gauche est violemment attaqué. Les obus battent le village et les mitrailleuses crépitent.
Le commandant m'envoie l'ordre de coopérer par mes feux à la défense du village que tient le 401e. Mission que je confie à la section Person à mon extrême gauche. Mais la prise de Mézières par l'ennemi me contraint bientôt d'effectuer un léger mouvement de repli vers le sud de Villers-aux-Erables, toute liaison avec le 401e étant devenue impossible.

Vers 5 heures du soir le 321e qui se trouvait effectivement en avant de nous est attaqué et débordé par le nord de Plessier-Rozainvillers, sur notre droite cette fois. Le recul du 321e s'effectue dans cette direction. Sur notre front toujours rien.
Allons-nous revivre la même journée qu'hier ? Nous sommes là, tous aux aguets, à demi dressés derrière nos trous hâtivement construits.

L'ordre de repli reçu du commandant de La Pomélie le 28 mars 1918  sur le champ de bataille d'Hangest-en-Santerre - Somme-
Les mitrailleurs ont du mal à trouver un objectif, les silhouettes du 321e apparaissant encore devant nous ça et là.

Mais, aussi brutalement qu'hier, nous sommes soudainement pris à partie par un tir discret et diablement ajusté de mitrailleuses. Et pourtant comment répondre ? Il nous est impossible de voir d'où partent les coups. Nous ripostons pourtant, plutôt mal que bien. La partie une fois de plus me paraît mal engagée: en face de nous l'ennemi supérieur en nombre fixe notre front et manoeuvre en nous débordant dans les trop vastes intervalles qui séparent nos unités.

Ma liaison avec la 1re compagnie à ma droite est perdue sans nul doute, car de son emplacement ce sont désormais des coups qui nous parviennent. La situation devient critique. Encore une fois c'est le fidèle Moussu qui accourt, bravant le danger, m'apporter l'ordre verbal du commandant de me replier en direction du bois de Moreuil. Le décrochage de la compagnie est terrible. Encerclée des trois côtés son repli s'effectue sous une grêle de balles.

En tête de ma liaison, je prends pour direction les futaies qui couvrent Moreuil et la vallée de l'Avre. Inutile d'exécuter des bonds, le sol n'offre aucun abri. Nous nous replions donc, debout, sans arrêt, offrant à l'adversaire un objectif remarquable. Aussi sommes-nous environnés par les points d'impact des projectiles qui nous suivent et nous encerclent sans relâche. Comment ne suis-je pas frappé ? Je l'ignore. Ma vie ne tient qu'à un fil. Je le sens et ceux qui me suivent sentent comme moi toute l'angoisse de notre situation. Sifflements, craquements nous fouettent les oreilles. Nos tympans vibrent.
Impossible de courir. Nous sommes essoufflés et le chemin est trop long à parcourir avant de trouver un masque. Nous marchons sous les balles qui crachent plus que jamais et tombent par nappes, comme les trombes d'eau pendant les orages d'été. Devant mes pas la terre gicle. Je vais plus vite. La grêle me suit et semble m'envelopper. C'est une hallucination. Je n'en sortirai pas vivant et je remets mon sort à Dieu.

Soudain je pense à ma mère, ma seule protection et mon unique salut en cet instant critique. Je m'accroche à cette pensée désespérément. Je répète tout haut machinalement: "Maman... Maman !" J'éprouve ensuite une crise de rage devant mon impuissance, devant notre impuissance à tous, en face de ce maudit adversaire qui nous tient en ce moment à sa merci et contre lequel nous ne pouvons rien qu'exposer nos carcasses comme silhouette pour qu'il puisse contrôler sur elles l'efficacité de son tir. Patience nous nous retrouverons les boches !


Voilà les sentiments divers qui m'agitent dans ces terribles moments où l 'homme est à deux doigts de la mort et de la mort stupide, de l'assassinat disons le mot, et je suis persuadé que ceux qui m'accompagnent, ma liaison, mon caporal-fourrier Bertault qui lie tous ses mouvements sur les miens, que tous voient les mêmes sombres pensées mettre leur moral à la même et dure épreuve.

Nous échappons miraculeusement à cet enfer. Sorti de cette vague mortelle sans trop savoir pourquoi ni comment, je ralentis l'allure et jette un premier coup d'œil sur l'ensemble de ma compagnie qui, de tous côtés, s'est repliée sous ce feu meurtrier. Je circule pour reprendre contact avec mes sections lorsque j'aperçois Féraud à cinquante mètres, qui, séparé de moi depuis le début de notre repli, regroupe ses mitrailleurs. Nous faisons chacun l'un vers l'autre la moitié du chemin qui nous sépare. En nous retrouvant face à face après ce coup dur, la joie éclaire nos deux visages.

Je n'ai pas le temps de continuer. Un coup de faux de mitrailleuse boche, un horrible coup de faux circulaire balaie le terrain. Un centième de seconde : au moment précis où l'axe de la gerbe qui se déplace de gauche à droite nous surprend tous les deux debout, retentit un claquement sec, net, précis, mais un peu mat comme une noix que l'on casse d'un coup de marteau et je vois Féraud dont les yeux n'ont pas quitté les miens, me regarder intensément, passionnément, puis les fermer doucement pour le grand sommeil éternel et s'abattre tout d'une pièce, raide mort, à mes pieds.

Pas un cri, pas un mot, pas un soupir : un seul regard, un seul. Mais un regard qui vaut plus que tous les cris d'adieu de la terre, un regard brûlant, chargé à la fois de surprise, d'étonnement, de réalité, de regret et d'amour. Oui, tout l'amour contenu dans le cœur de ce camarade si bon, si loyal, si sincère, si généreux, s'est jeté pour la dernière fois dans un grand élan, avant de s'éteindre, et c'est moi qui l'ai recueilli pieusement pour toujours.

Lieutenant Féraud, cher et grand ami, tu n'es plus et nos souvenirs communs m'assaillent en foule : trois années d'existence côte à côte dans le même bataillon, l'attaque de Bezonvaux exécutée l'un près de l'autre, la "Protestation des chasseurs" que tu fredonnais pendant notre progression de nuit dans les trous du ravin du Loup : "A nous les coups de main dans l'ombre..." les casques boches dont nous avions dépouillé nos prisonniers et dont nous étions si fiers, 15-16 décembre 1916 !

Le drapeau tricolore que tu nouais autour de ta taille le matin du 16 avril 1917, drapeau que dans ta folle générosité tu voyais déjà flottant le soir même sur la cathédrale de Laon, souvenirs glorieux, souvenirs amers, mêlés aux souvenirs joyeux de ton exubérance native. Lieutenant Féraud, cher et grand ami, je t'ai pleuré en recueillant ton dernier souffle et je te pleure encore aujourd'hui, car un camarade de combat n'oublie jamais.

Je me suis baissé rapidement et je constate qu'une balle a frappé Féraud, derrière la tête, sur la nuque, juste à la base du crâne. Il est mort sans souffrir et sans être défiguré. Mais une sorte de peur et de répulsion physique me prend. Toucher à ce cadavre est au-dessus de mes forces. Je l'ai toujours connu vivant. Mes yeux se détournent, je ne veux plus le voir ainsi et je me sauve, oui je me sauve loin de là pour ne plus penser à ce cauchemar.

Je vais chercher le mitrailleur Morel, ordonnance de Féraud, et de loin je lui montre le corps resté étendu à quelques cinquante mètres de là."Va chercher son portefeuille et ses papiers lui dis-je, je n'en n'est pas le courage !"

Maréchal Pétain

"Soldats de la Marne, de l'Yser et de Verdun, je fait appel à vous il s'agit du sort de la
France"

VERDUN - FLEURY-DEVANT-DOUAUMONT-

LIGNY-EN-BARROIS (Meuse) 12 septembre 1916

Le 12 septembre 1916, trajet en chemin de fer par Epinal, Mirecourt, Neufchâteau et Gondrecourt. Débarquement à Ligny-en-Barrois.
J'ai voyagé avec la compagnie de mitrailleuses. Pendant que cette unité fait la grand'halte, le capitaine Cuny, Goasdoué et moi, nous nous mettons en quête du déjeuner. L'hôtel situé sur la grand'place de Ligny nous offre sa table d'hôte. Sur cette place, un écriteau se dresse devant nos yeux, solidement planté au carrefour. Nous l'avons tous vu du premier regard. Il porte en grosses lettres un nom fatidique, comme le Devoir auquel nous ne pouvons plus échapper : VERDUN souligné d'une flèche impérative, indiquant la route à suivre. Ce nom si simple est, en 1916, pour toute l'armée française, celui qui engendre le plus d'austères pensées. Sur toute la surface du globe, il représente le champ clos, nettement délimité, où la plus gigantesque bataille des temps modernes roule depuis de longs mois des flots d'acier, de chair et de sang.

Verdun, c'est le creuset dans lequel, tour à tour, lentement mais inexorablement, chacun doit descendre. Verdun, c'est aussi un cri, un appel, un ordre, accompagné d'un arrêt de mort dûment paraphé. Plus de doute dans nos esprits : hier encore c'était le mystère, aujourd'hui nous sommes destinés à Verdun. Sensation du condamné qui se voit offrir l'ultime cigarette et le dernier verre de rhum.

Eh bien, me croira-t-on ? Cette certitude, préférable au doute, se traduit chez nous par une fierté froide, librement acceptée, qui nous illumine intérieurement et nous grandit: Verdun ? Soit! Et instinctivement nous sentons plus fortement que jamais ce que représente l' étroite fraternité d'armes qui nous soude à tout jamais, nous autres, soldats de Verdun. J'exprime ce sentiment en écrivant à mon père: "Le canon qui tape au loin et que nous entendons, nous sera sans doute réservé. Notre entrain et notre gaieté ne nous ont pas abandonnés, bien au contraire!"

Cantonnement de 48 heures à Longeaux. Le temps d'emmener au tir tous mes fusils-mitrailleurs dans une carrière, où je reçois la visite du général Ancelin. Puis départ à pied pour Salmagne par Ligny-en-Barrois et Nançois-Tronville.

Salmagne, cantonnement d'attente de cinq jours, avant la grande montée. Atmosphère toute particulière, rude, sévère : temps gris et froid, boue de Meuse, entraînement d'arrache-pied. Je tire sans relâche avec mes fusiliers-mitrailleurs. Je les entraîne chaque matin. J'ai formé une merveilleuse équipe, où rivalisent de véritables "as" du tir en marchant: tels Fortin de la 2e compagnie, Boussarie de la première. Il faut voir mes fusiliers se mettre debout à mon coup de sifflet et marcher droits et impassibles, le FM sous le bras, dans un alignement impeccable, tout en crachant le feu de leurs "pétoires", sur les cibles que j'ai fait disposer au pied d'un coteau. Sensation de puissance irrésistible d'une vague de projectiles qui marche... Les résultats sont d'ailleurs excellents. Je suis orgueilleusement fier de mes tireurs, car je présume qu'ils auront prochainement l'occasion de frapper dur et fort sur l'adversaire qui nous est destiné.

Le 16 septembre 1916, le commandant Drahonnet, qui a été convoqué chez le général, réunit les officiers et nous apprend que nous allons tenir devant Verdun le secteur le plus exposé: Fleury-Douaumont-Vaux. Séjour en ligne de quatre jours, peut-être huit. Pas de tranchées pour s'abriter, mais des trous d'obus. On ne sait d'ailleurs pas exactement où ils se trouvent: il yen a partout et ils sont jointifs. Les boches sont comme nous devant les trous d'en face et c'est la lutte à la grenade quotidienne. Le bombardement y est sévère. Nous emporterons quatre jours de vivres sur I 'homme, car aucune communication n'existe avec le reste des humains: plus de ravitaillement, plus de courrier, plus rien !

Cette nouvelle provoque chez nous (les jeunes et les ardents) une marée... d'enthousiasme. Je ne veux pas que l'on m'accuse d'exagération. Voici quelques lignes extraites d'une longue lettre écrite le 17 septembre :

"Nous aurons l'honneur d'avoir le secteur le plus moche! Cela me plaît énormément. Pas un d'entre nous ne s'en fait. Avec mes chasseurs je peux aller partout sans crainte. Guérin m'emboîte le pas : sa joie égale la mienne. Goasdoué exulte, Adam aussi. Le père Vogin, lui, est toujours aussi calme...

Pensez à moi et priez pour moi. Sachez que tous les jours de la semaine et toutes les nuits, je serai face aux: boches et que je ferai mon devoir jusqu ' au bout pour que vive la France. Pour le reste ma foi, à la Grâce de Dieu, je me livre complètement à Lui. Je l'ai reçu encore ce matin dans l' église de Salmagne, ainsi que mes chers chasseurs, je suis absolument prêt et ne crains rien".

Pour nous distraire, le général Passaga qui connaît bien le cœur de ses troupiers, vient à Salmagne en compagnie de Mademoiselle Nelly Martyl de l'Opéra comique (alias Madame George Scott), infirmière aux armées, femme admirable de grâce française et de dévouement patriotique, qui partage son temps entre les ambulances et les cantonnements saumâtres comme le nôtre.

Elle chante pour les chasseurs: "En passant par la Lorraine !..." Et après un salut à l'église, elle entonne La Marseillaise, sur les marches même du sanctuaire, de sa voix vibrante et chaude de féminité.

Aucune fausse sentimentalité dans cette scène. Pas de civils, pas d ' embusqués, pas de tréteaux: de cabotins, pas de décors en carton. Les marches d'une humble église meusienne, poissées d 'humidité, comme piédestal, et une cohorte de soldats qui vont risquer leur peau, comme auditoire. C'est de la belle tragédie humaine sobre et profonde. Le général offre ensuite le champagne aux officiers et Mademoiselle Martyl est nommée d'emblée caporal honoraire de chasseurs aux: 102e BCP et 11& BCP. On lui donne un béret qu'elle coiffe avec simplicité. C'est ainsi que s'écoulent nos dernières heures avant le grand départ.

20 septembre 1916

L'heure a sonné. Le bataillon est prêt. Il s'en va calme et paisible embarquer en gare de Nançois-Tronville à 16 heures. Trajet par Bar-le-Duc, Revigny. Nous bifurquons et montons vers l'Argonne. Court arrêt à Givry-en-Argonne, ce qui me rappelle de lointains souvenirs (13 janvier 1915 !). Dans la région de Sainte-Menehould, on entend la canonnade. Le front n'est pas loin : - Clennont-en-Argonne, Dombasle. Le train marche très lentement tous feux éteints, dans le grand noir. Il est 22 heures lorsque nous débarquons à Baleycourt, près de Nixéville, à cinq kilomètres au sud de Verdun.

Nous allons à pied cantonner dans des baraquements en planches, édifiés dans le bois La Ville. C'est le "Camp Augereau". Tous les officiers sont logés dans la même baraque, où je retrouve le capitaine Voirin et Bourdier. Le canon gronde.

21 septembre 1916

La matinée s'écoule au Camp Augereau. Je vais voir avec mes camarades, sur une hauteur toute proche, les éclatements des grosses "marmites", que l'on distingue très nettement vers Fleury-Douaumont-Vaux, notre secteur de demain. Va-et-vient considérable dans nos parages: des régiments retour des premières lignes, encrassés de boue; des prisonniers allemands hâves et sales. Déjeuner, puis préparatifs. Le bataillon quitte le camp Augereau en fin de soirée. La 2e compagnie progresse sans bruit.

Cette montée à Verdun, seuls ceux qui l'ont exécutée - celle-là ou d'autres semblables - peuvent dire qu'ils ont connu la plénitude du sacrifice volontairement accepté. En haut des pentes du fort de Regret - un nom de circonstance - nous faisons la pause, la VERDUN nuit, en colonne par un. Mes chasseurs placent un sac à terre et fusil 21 septembre 1916 dessus, détendant leurs épaules meurtries. Et dans un grand silence - un silence que je ne peux oublier - nous regardons, nous écoutons. Nous regardons, au-delà de la cuvette de la ville de Verdun, une ligne de crêtes sombres et noires, mais éclairées, illuminées d'un incendie gigantesque fait de milliers de lueurs distinctes mais jointives, de milliers de mitrailleuses en action, de milliers de grenades explosant en chapelets, de milliers de fusées tordues vers le ciel, bondissant, retombant, repartant à l'assaut des ténèbres.

Montée en ligne. Chasseurs du 102, en silence, nous regardons et nous écoutons 21 septembre 1916

Chasseurs du 102, en silence, nous regardons et nous écoutons. Nous écoutons le grondement, le roulement du tonnerre ininterrompu, avec sa basse grave formant le trait fondamental de l' orchestre, avec ses multiples coups plus nets, plus secs, crépitant dans l'ensemble, avec ses sifflements, ses trajectoires sonores, reliant la masse comme par le fait d'un immense archet, concert inhumain, concert irréel, concert de damnation, mais pourtant concert provoqué par la main des hommes.

Et nous, chasseurs du 102, ayant assuré nos bardas et assujetti nos cœurs, nous songeons à ceux de là-haut qui se cramponnent à la terre mouvante et la maintiennent avec toute la force de leur volonté. Nous songeons à ceux de là-haut, enveloppés dans des nuages âcres et lourds, énervés par le sifflement des morceaux de fer brûlant, étourdis par des explosions foudroyantes, jetés en l'air, enfouis dans le sol, jouets de puissances redoutables. Nous songeons à ceux de là-haut, auxquels nous allons dire: "Donne-moi ta place et va-t-en ! C'est mon tour!" Je suis là, en tête de mes hommes, étreint comme eux par l'extraordinaire spectacle. Mais je suis le chef.

Si dans mon "intérieur", le tourbillon est violent, "Tu trembles vieille carcasse", disait Turenne, pas le moindre frisson, pas la plus infime contraction, pas la plus imperceptible ride, n'affleure la limite visible de mon "extérieur". Je vais lentement et posément le long des miens, tous les miens. Depuis de longs mois, j'ai sondé leurs profondeurs individuelles, je les ai jaugés, pesés, évalués, estimés, cotés... Je les connais "à fond". Je suis sûr d'eux.

A cette ultime minute où je les fixe, l'un après l'autre, regard contre regard, où nos casques se heurtent dans la nuit, où le simple éclair de nos yeux se croise, à cette ultime minute, j'ai la réconfortante et sublime certitude que pas un d'entre eux ne songe un instant à tourner son regard vers l'arrière. Pas un ne pense à ce qu'il laisse derrière lui. Ce n'est plus le moment.

C'est leur tour! Leur tour de relève à Verdun. Et cela suffit: tout est accepté, consommé d'avance. Fils de France, guidés par un atavisme ancestral, mais ignoré d'eux-mêmes, fils de France surgis du terroir, en ce moment pathétique, je leur ai montré du doigt, simplement, la colline du Sacrifice, et tous sans hésitation ont répondu: Prêt! A 23 heures, nous pénétrons dans Verdun. Nous rasons les murs des maisons estropiées vides et noires, et par les rues bordées de décombres, nous atteignons les fossés des fortifications de la ville où nous descendons. J'installe mes gens dans les galeries Saint- Victor, dont les ouvertures sont béantes sur I 'herbe des fossés.

Les officiers gîtent à proximité dans des logis abandonnés, dont le dédale obscur et muet est particulièrement sinistre. Mais la fatigue m 'y fait dormir comme un loir.

22 septembre 1916

Au réveil, dans la maison déserte et vide de tout mobilier, où nous avons couché Bourrienne, Adam et moi, je trouve un shako de cyrard abandonné. Pour moi c'est un symbole d'heureux présage, car à sa vue, je fredonne aussitôt la vieille chanson de Saint-Cyr, intitulée "La Gloire", que j'ai si souvent entonnée autre fois sur les routes d'Orléans: "Voulant voir si l'école était bien digne d'elle, la Gloire, du ciel, un jour, descendît à Saint-Cyr... Planta sur leurs shakos la plume de ses ailes !"

Je possède encore ce shako, oublié vraisemblablement en hâte par un grand ancien en garnison à Verdun, dans le musée de mes souvenirs militaires.

Au cours de la journée nous procédons à des distributions de vivres de toutes sortes. Puis en compagnie d'Adam et de Goasdoué, je vais me promener dans la grande cité martyre mais inviolée. Nous déambulons par les rues désertes. La ville est absolument vide de ses habitants. Toutes les maisons ont été frappées par les obus. Certains quartiers n'offrent qu'un amas de décombres et de pierrailles. On a simplement dégagé les artères principales pour y permettre la circulation. Les ruines sont considérables. Le long des quais de la Meuse, la vieille Porte Chaussée, qui donne accès sur la rivière, est intacte, mais la grande bâtisse du cercle militaire qui lui fait vis-à-vis, ressemble à quelque hôtel qu'un incendie subit aurait vidé de ses habitués.

Toutes les anciennes maisons qui bordent la Meuse ont leurs façades écroulées dans l'eau. Celle-ci coule doucement, baignant d'un triste glouglou les charpentes et les poutres enchevêtrées. La rue Mazel, rue centrale, où s'ouvraient autrefois les magasins achalandés, est particulièrement dévastée. Les portes sont brisées, les vines pulvérisées, les volets arrachés. Poussés par la curiosité, nous pénétrons dans les intérieurs, montons les escaliers, visitons les appartements. Partout le désert, le silence ! Tout a été pillé, déménagé.

Les chambres à coucher, les cuisines, les arrières-boutiques sont vides de leur contenu. De-ci, de-là subsistent des vestiges de la vie ancienne: des tableaux sont encore aux murs, des meubles familiaux, des vêtements de femmes, des objets utiles autrefois, inutiles aujourd'hui, gisent dans un coin... Dans une confiserie nous trouvons éparpillées sur le sol ces fameuses dragées de Verdun si renommées... Nous trébuchons sur ces vestiges, les poussons du pied. D'autres avant nous sont venus et en ont fait l'inventaire, emportant ce qui pouvait encore servir. Tout cela est souillé, lamentable, abominable! Il s'en dégage une impression de mort effrayante. Nous nous évadons de ce funèbre décor d'où la vie est absente. Nous grimpons par des ruelles tortueuses jusqu'à la cathédrale qui domine de sa nef meurtrie toute la ville éventrée et qui, malgré tout, élève encore ses tours ébréchées, dans une longue plainte de prière et de miséricorde.

Fréquemment le canon tonne, et dans ces murs noircis et désolés, les coups résonnent et se répercutent dans un écho semblable à un glas. A 18 heures nous revenons à notre gîte pour dîner et nous équiper. A 20 heures, rassemblement des compagnies dans les galeries Saint- Victor. Les guides qui doivent nous conduire en ligne viennent nous chercher. En files espacées, nos petites colonnes prennent leurs distances et s'égrènent. C'est bien cette fois la route du calvaire que tout soldat de Verdun a gravi: d'abord le faubourg Pavé, où les maisons s'espacent peu à peu, où tout est rasé, porte du champ de bataille que l'on devine au-delà de cette crête blafarde qui barre I 'horizon. Puis les casernes Marceau, dont il ne reste que des pans de murs en dents de scie. Ensuite les bois de Fleury, sorte de pépinière dantesque de troncs tordus, brisés, éclatés, poteaux informes, difformes, dont les esquilles dardent vers le ciel leurs aspérités aiguës.

Au-delà de la crête c'est la cuvette de Fleury, gouffre noir où serpente le ravin de la Poudrière dans lequel nous pénétrons avec la sensation d'une descente progressive aux enfers. Nous trébuchons à chaque pas, mais la file serpente, se tend et se comprime à intervalles réguliers. L'atmosphère est relativement calme, mais Dieu sait quelles puissances maléfiques sont en suspens sur nos têtes... et nos souffles sont raccourcis à la fois par la fatigue de cette marche interminable et par l' oppression qui nous baigne. Enfin dans une noirceur qu'il est difficile de percer, nous atteignons la tranchée des Vignes, ébauchée à contre-pente dans le petit bois de la Poudrière. C'est là que nous relevons, en deuxième ligne, le 24e d'infanterie et, cela fait, nous nous effondrons, fourbus et courbaturés à même le sol. Un trou s'offre à moi. j'y tombe côte à côte avec Guérin et nous nous y endormons peu après.

23 septembre 1916

Réveil, les côtes brisées. Mes chasseurs aménagent leurs tranchées. Toujours curieux, je circule sur le champ de bataille pour en connaître les différents aspects. Cela m'est possible car nous sommes installés à contre-pente au-dessus du ravin de la Poudrière de Fleury. Devant nous le terrain retourné par les projectiles est entièrement nu: pas trace de végétation; teinte jaune et grise. A l'horizon et à gauche, la côte de Froide Terre, sur laquelle les 210 projettent leurs panaches. Le sol est jonché de milliers de débris ou de matériaux épars : batteries de 75 détruites et abandonnées, aux pièces chavirées, aux caissons retournés les roues en l'air. Énormes amas de douilles de cuivre et d ' obus non tirés. Projectiles et tous calibres non éclatés.

Je descends dans le ravin dont les bois sont en lambeaux. Le fond est particulièrement labouré. Les trous d'obus y forment des entonnoirs multiples, dont certains de très grande dimension. De retour à ma tranchée j'y trouve l'aspirant Olivier, nouveau venu affecté à la 2e compagnie. La nuit est tombée, une violente attaque à la grenade se déclenche sur les premières lignes: embrasement du ciel. Déchaînement de clameurs ! je couche encore dans le même trou.
24 septembre 1916

À 8 heures Guérin m'offre un quart de chocolat "gras et onctueux", chauffé sur de l'alcool solidifié. Bourdier vient me chercher pour une inspection des alentours. La côte Froide Terre continue à subir le même bombardement lent, mais ininterrompu. Nous découvrons la carcasse d'un avion français abattu. Près du poste de secours, on enterre au cimetière deux soldats du 321 et nous apprenons la mort du lieutenant Ceciliano du 116e BCA tué la veille.

Le ravitaillement circule sur les arrières, sous la forme de petits convois muletiers, conduits par des "Terribles" (sobriquet donné aux territoriaux, les "Terribles Taureaux"). Pauvres bourricots, leur existence est sévère: toujours sur les pistes, jusqu'au moment où, fauchés subitement, ils crèveront, les tripes en l'air.

Je relève sur ma carte le tracé des tranchées. Celles-ci ont été creusées dans un sol cent fois retourné par les obus. En suivant leur dédale, j'aperçois tout à coup une main crispée et parcheminée, émergeant de la paroi du parapet, à ma hauteur. Ce détail macabre n'est pas une exception, car les nombreux combattants de Verdun portés disparus, ont été pour la plupart ensevelis sans témoin par le bombardement. Mais cette main jette un appel : je constate qu'elle termine un bras dont la manche est ornée de "cinq ficelles panachées", ternies et couvertes de boue. Je signale le cas au poste de secours de mon bataillon. Une équipe de brancardiers vient déterrer le corps dont l'identité est établie par le portefeuille du défunt, qui contient entre autres une lettre d'enfant relatant à son père la distribution des prix à Paris au début de juillet.

Il s'agit du lieutenant colonel Coquelin de Lisle, commandant une brigade d'infanterie, qui contre-attaqua en ces lieux, au moment de l'extrême avance allemande sur la chapelle Sainte-Fine et Souville, en juillet dernier. Il y a donc deux mois que le colonel est bel et bien disparu. J'ai retrouvé son nom inscrit "in memoriam", sur la façade de la cour d'entrée de l'école de guerre, à Paris, en 1925. Après la soupe, le capitaine Lévêque part vers 21 heures, avec le commandant Drahonnet et les autres commandants de compagnies, pour aller reconnaître le secteur de l'avant. Je m'installe pour la nuit dans son PC, cent fois préférable à la cavité qui m'a servi jusqu'alors de refuge. Bombardement habituel de la première ligne, au début de la nuit.

25 septembre 1916

La journée s'écoule dans l'attente de la relève. Ce soir c'est le dernier bond qui nous portera au contact de l'ennemi. Le capitaine est resté là-haut. C'est moi qui conduirai la compagnie. Nous apprenons avant le départ la mort de deux sous-lieutenants du 116e BCA, Mazières et Chavant. Deux autres officiers de ce bataillon sont grièvement blessés. Puis, distribution de courrier: je reçois les photos prises à Epinal chez les Laederich ! A 22 h 30 nous voilà partis pour remplacer un bataillon du 321e RI, en première ligne à l'est du village de Fleury-devant-Douaumont. Dépeindre cette relève ? Je ne peux mieux faire qu'en transcrivant ce qu'a écrit Jacques d' Arnoux (paroles d'un revenant), dans des circonstances analogues. Je n'ai pas un mot à y changer :

"Nous marchons d'abord sur le chemin étoilé de flaques d'eau, défoncé par des trous d'obus qui baillent comme des tombeaux, et ce sont des raidillons glissants qu'il faut gravir, des sentiers à pic qu'il faut dévaler. Véritable chausse-trappes battus par les fusants, où l' on trébuche sur des débris, où l' on s ' écroule dans des fondrières. Entourés d'un roulement d ' éclairs, pleurant dans la fumée des lacrymogènes, nous marchons farouches et muets, toutes les forces tendues vers ce nouveau mystère de douleur et de sang. A chaque instant le ciel s'embrase de sifflements qui semblent dardés sur nous et font courber toute la ligne d'ombres. Des  flamboiements rugissent sur nos têtes. Ce sont alors des apparitions formidables.

À la magnificence des explosions, nous voyons bondir des crêtes; des pentes boisées escarpées sous nos pieds comme des précipices. Tout à coup, à cent pas, une kyrielle d'éclatements, venant je ne sais d'où, fait de ce gouffre d'ombre un abîme éblouissant.

Il est minuit, nous arrivons dans un ravin profond que j'appellerai le ravin des éclairs, tant les éclatements y furent pressés, nombreux, ininterrompus, pendant l'instant démesuré que nous y avons passé.

Le tumulte de ce ravin est aussi prodigieux que son illumination. Une cascade de tonnerres s'y engouffre, déferle sur les collines et s'éloigne avec des variations de symphonie indéfiniment répétées par les échos de la Meuse.

En revoyant cette débauche de projectiles qui devaient tous nous écharper, je ne m'étonne plus maintenant qu'il faille quatre-cent quarante-huit obus en moyenne pour tuer un homme."

Et ceci est rigoureusement vrai. Je n'ai pas de casse à la compagnie: un seul blessé le chasseur Dupont. Nous atteignons nos emplacements: comment les définir ? Sur un terrain chaotique, où les creux et les bosses se succèdent à chaque pas, dans la nuit très sombre, il y a de loin en loin des casques qui bougent, des ombres accroupies qui se dressent et qui nous interrogent à voix basse. C'est le 321.

Nous le remplaçons homme pour homme et ces fantômes disparaissent sans plus attendre et s'évanouissent par où nous sommes venus. C'est fini. Je suis au milieu de ma section, dans un trou fangeux et, devant moi, à quelques dizaines de mètres, ce sont les boches. Pas de barbelés entre nous. Il s'agit d'ouvrir l'œil. Toute la nuit nous sommes aux aguets, sans dormir, épiant la noirceur, scrutant la grisaille. Le jour se lève...

26 septembre 1916

C'est à ce moment seulement que nous réalisons pleinement notre situation. Nous sommes dans un semblant de tranchée boueuse, composée d'entonnoirs jointifs reliés entre eux, au milieu d'un chaos épouvantable de trous de marmites.

Le terrain alentour, aussi loin que porte la vue, est semblable à la surface de la lune, telle qu'elle est représentée dans les manuels, semblable également à une mer de boue en furie, qui se serait figée pour des siècles, mais dont l'immobilité n'est qu'apparente. Elle est en perpétuel mouvement, en perpétuel travail, sous les coups qui la brassent et la pétrissent, comme un levain jaunâtre dont la fermentation n'est pas achevée. Cette pâte visqueuse a ses moments de torpeur, puis ses moments de réveil. Elle n'a plus rien d'humain. Il semble que nous soyons plongés subitement sur un coin de la surface du globe, au moment où celle-ci cherchait son équilibre entre la fusion et la solidification, dans les temps reculés de l'époque primitive.

En effet, des coups sourds retentissent dans cette bouillie, des mottes de terre jaunâtre et liquide jaillissent vers le ciel qui s'éclabousse de fumée noire, une pluie retombe mélangée de terre et d'acier. Et nous, pauvres êtres mortels, condamnés à vivre dans cette géhenne, c'est bien dans le cratère d'un gigantesque volcan que nous sommes désormais tombés! De l'emplacement que j'occupe et dont je ne peux absolument pas bouger pendant le jour, je fais un tour d'horizon. En face de nous, assez loin, une crête, celle de Thiaumont, où la ferme de ce nom ne forme plus qu'une informe boursouflure que l'on devine à peine. Puis à droite, sur le même alignement, un renflement plus marqué, une sorte de gros tumulus, arrondi, bossué, comme un récif rongé par les coups furieux d'un océan dévastateur: les ruines du fort de Douaumont. Toute cette crête qui domine le terrain est aux mains de l'ennemi.

À notre gauche immédiate, s'élevait autrefois le village de Fleury : il n'en reste plus trace. Rien émerge. Sous les formidables pilonnages, il a été ramené au niveau du sol et seules des pierres ou des briques pulvérisées indiquent que ce fut autrefois un de ces villages de France où des familles vivaient heureuses et libres dans la paix et le travail. À notre droite, le commencement des bois de Vaux-Chapitre. Tout comme le village de Fleury, les bois ont disparu. C'est à peine si quelques troncs, sciés à hauteur d 'homme, jalonnent ce vestige de belles futaies. Derrière nous, analogue à Douaumont, mais dans nos lignes, le fort de Souville, pareil à une falaise sans cesse battue par la marée des projectiles adverses.
Cette première journée en ligne se passe sans incidents notables, et dans un calme relatif. Il y a fort heureusement des apaisements dans la tempête. Mais nous savons tous qu'en ces lieux le grand calme est souvent précurseur d'un grand cataclysme. Pour l'instant, tous les tirs ennemis de la journée s'abattent derrière nous, et de nombreux avions français et allemands croisent sur nos têtes sans répit.

Je mange dans mon trou en compagnie de mes voisins immédiats, les sergents Boucher et Euvray. C'est seulement le soir, lorsque les ténèbres le penI1ettent, que chacun sort de sa fange, s'ébroue et procède... à ses besoins naturels.  À ce moment je peux aller visiter mes hommes, échanger quelques propos avec Adam et Bourienne. Je débrouille ainsi mes jambes ankylosées.

27 septembre 1916

Au matin, alors que je regarde minutieusement devant moi à la jumelle, j'aperçois vers Fleury des boches que le terrain ne protège guère. Nous tirons sur eux quelques coups de feu et tous disparaissent. Le temps, beau jusqu'alors, se gâte et la pluie tombe. Vers 14 heures nos positions sont soumises à un tir d'artillerie très violent. Ce sont des gros: des 210 qui nous arrosent copieusement. Leur sifflement n'a pas ce halètement particulier des gros obus en cours de route, dont le vrombissement passe au-dessus des têtes avec un bruit de locomotive. Non. C'est la queue de trajectoire rapide, qui fait rentrer le cou dans nos épaules, suivie de l'éclatement déchirant et du nuage de fumée noire qui se traîne sur le sol. Nous sommes en plein dans la fourchette.

Pendant près d'une heure, nous sommes "sonnés", martelés, matraqués, avec une précision et une brutalité de machine bien réglée. Accroupis, terrés dans nos anfractuosités, nous sommes pareils à l'autruche, enfouissant nos têtes au plus profond de la terre, aplatissant nos corps, recroquevillant nos membres. Il s'agit d'offrir le moins de surface possible. Nous sommes tous abrutis, engourdis plutôt qu'effrayés, car dans de pareils moments, le corps et l'esprit s'unissent étroitement dans les réflexes d'autodéfense spontanés, où l'instinct de conservation est tel qu'il envahit tout l'être, et ne laisse plus de place aux réactions émotives.

Après la chute de chaque projectile, nous ne songeons qu'au suivant. Celui-là arrive... on l'entend. Au sifflement plus ou moins aigu, on devine s'il sera long ou court. S'il dépasse notre ligne, l'espoir renaît. S'il frappe devant, le cœur bat plus fort. Attention au suivant... Mon regard est tourné vers le ciel, car si j' écoute intensément, ma vue ne reste pas inactive. Elle est décuplée et, si extraordinaire que cela puisse paraître, je vois très nettement les obus tomber du ciel comme de gros cailloux noirs qui piquent à la verticale.

À partir d'un certain calibre, il est en effet très facile, avec un peu d'accoutumance, de distinguer fort bien les projectiles qui nous sont destinés, et cette vue permet de savoir aussitôt dans quelle direction s ' abattent les coups. Par moments nous sommes recouverts de terre et de boue. Puis tout s'arrête... On risque un œil, la tête, une épaule. On s'interpelle, on se compte... c'est fini. Nous apprenons peu après qu'il y a de nombreux blessés à la première compagnie, sur notre droite. À la deuxième : rien !

Pendant le court répit qui succède, nous avalons un morceau de n'importe quoi. La nuit qui tombe peu après, amène instantanément une réaction nerveuse sur toute la position: le crépitement des armes d'infanterie aboie férocement. Chacun participe à ce terrible hourvari : au fusil, au FM, à la mitrailleuse, à la grenade. L'ennemi fait de même. Nous demandons par fusées le barrage de notre artillerie: un déluge de fer accourt aussitôt en trombe de nos batteries. Nous sommes en plein tremblement de terre dont Fleury forme le centre. Dans ce bouleversement général, de fracas et d'explosions, nos tympans sont à ce point martelés que tout le cerveau vibre à l'unisson et que nous atteignons presque un état voisin de la surdité.

Un de mes caporaux, Elisabeth, est tué. Trois autres blessés à la compagnie. Une quinzaine de pertes à la première : tel est le bilan de cette affreuse bagarre nocturne !

28 septembre 1916

La deuxième partie de la nuit est calme. La matinée et l'après-midi aussi. Nous nous remettons de nos émotions de la veille. Mais, dès les premières ombres du soir, l'orchestre fait entendre de nouveau ses premiers accords. Cette fois c'est l'artillerie française qui mène le jeu le plus infernal que nous ayons encore vécu, et ce sont les lignes adverses qui encaissent. Il est difficile d ' exprimer la violence de ce bombardement. Je crois que toutes les batteries de chez nous donnent de la voix : les petites, les moyennes et les grosses. Dans les airs c'est une trame serrée de trajectoires, à toutes les altitudes et de toutes tonalités, tendues ou courbes, aiguës ou graves, sifflantes ou gargouillantes, rapides ou lentes. C'est comme le jet d'un gigantesque arrosoir qui inonde d'une pluie compacte et incessante les positions allemandes. Les boches sont absolument annihilés sous cette avalanche. Aucune réaction de leur part!

Nous sommes les témoins muets et férocement heureux de cet interminable bombardement. A plusieurs reprises, une pièce française de 105 à tir rapide, frappe trop court dans nos tranchées. Nous envoyons des fusées vertes pour allonger le tir. De nos trous ce n'est qu'un long murmure satisfait: "Qu'est-ce qu'on leur passe !" n faut noter ici qu'en septembre 19161'artillerie française s ' est prodigieusement accrue en nombre et en puissance. Sur toutes les pentes de Souville et de Saint-Michel, les gueules de nos canons truffent le sol, littéralement. Finie la période du début de la bataille de Verdun, de février à juin, où l'ennemi nous écrasait de sa supériorité. Nous avons retrouvé l'ascendant sur les boches. Ces pilonnages effroyables que nous leur faisons désormais subir sans merci, sont pour nous un réconfort extrême, et, grandissant notre moral, c'est la preuve certaine qu'un jour prochain "On les aura" !

29 septembre 1916

On craint une attaque boche au matin sur la troisième compagnie. Elle n'a pas lieu. Avant le lever du jour, le général Ancelin vient faire le tour de nos positions, en compagnie du commandant Drahonnet. La matinée est calme. L'après-midi il pleut et nous barbotons dans une bouillie liquide. Je reste accroupi sous ma toile de tente et Bourdier, qui s'est faufilé de trou en trou, vient me tenir compagnie. J'ai trouvé sur le terrain, parmi les nombreuses épaves qui nous entourent, un fusil allemand "Mauser". J'ai également un lot de cartouches allemandes. Vers le soir, je me distrais en tirant avec cette arme sur quelques silhouettes adverses qui, oubliant toute précaution, se secouent comme nous, dans la boue. La nuit vient. Il pleut toujours et il fait froid. Je suis gelé et pour me réchauffer, je rends visite à Adam.
30 septembre 1916

La nuit est longue à passer. J'ai les pieds gelés dans la boue. Je reprends mes observations, scrutant les lignes adverses. Je découvre à nouveau la silhouette d'un boche. Belle occasion d'essayer encore mon "Mauser". Le sergent Bulteau, les yeux rivés à la jumelle, règle minutieusement mon pointage. Je tire. Bulteau pousse un cri de joie et m'affirme que je l'ai "descendu".

Mis en goût par cette chasse à l'homme, nous reprenons tous deux l'affût dans la journée. Un nouveau boche à casquette, qui se présente de dos, me sert une deuxième fois de cible et... je fais "mouche" une deuxième fois! Le soir c'est une attaque générale des boches à la grenade dans tout le secteur. Le combat est terrible. Cela ronfle de toutes parts. Nos tirs de barrage se déclenchent. Nous lançons sans relâche des grenades à main et tirons des grenades YB. Devant ce barrage infranchissable les boches n'insistent pas. Mais j'ai cinq blessés à la compagnie dont les caporaux Pellentz et Delacroix. Nous veillons toute la nuit.

1er octobre 1916

Toute la journée est calme et nous en profitons pour absorber de grands quarts de chocolat brûlant, chauffés à l'alcool solidifié. Le soleil se montre un peu et je réchauffe à ses rayons mes pieds qui sont glacés. Je dors pendant l'après-midi, n'ayant pu fermer l'œil la nuit précédente. Je prends le service de veille dans la compagnie de 23 heures à 2 heures du matin et je circule de trou en trou tout le long de notre ligne.

2 octobre 1916

C'est notre huitième jour sur la position! Nous atteignons, je crois, le maximum de la résistance physique et morale. Nous sommes dans un état pitoyable, recouverts de boue des pieds à la tête ! À quatre heures du matin j'ai la joie de voir arriver un lieutenant du 3ge d'infanterie, qui commande la 10e compagnie de ce régiment et qui vient prendre mes consignes: il doit nous relever ce soir. Heureuse nouvelle qui se répand de bouche en bouche comme une traînée de poudre. Visite de Rambaud. La pluie tombe jusqu'au soir. Dîner dans l'eau, transpercés et transis. Avec quelle impatience nous attendons la relève! À 23 heures la voilà! Je passe les consignes à un sous-lieutenant du 3e RI qui me remplace. Le secteur est calme. Je quitte aussitôt les lieux avec ma section.

Passage de nuit au petit bois, où je trouve un agent de liaison qui m'emmène avec toute la compagnie. Nous empruntons un boyau rempli de territoriaux. Nous nous heurtons de front. Accrochage des équipements, des musettes, des outils qui s'entrechoquent. On pousse, on souffle, on jure...

3 octobre 1916

Nous atteignons bientôt les pentes de la côte Saint-Michel dans le clapotis d'un chemin constellé d'entonnoirs. Nous avançons, couverts de boue, blocs informes dans notre gangue. Nos pans de capotes battent sur nos mollets comme des plaques de ciment. Nos bardas, nos armes, sont englués,mastiqués de glaise. Dans nos faces noircies et hirsutes, seuls nos yeux luisent d'un feu étrange. Nous suscitons partout la stupeur et... l'admiration, au milieu d'une double haie d'artilleurs et de soldats de l'arrière, qui nous considèrent comme des revenants.

La gouaille aux lèvres, nous passons, semblables à d'héroïques statues descendues d'un magistral bas-relief. L'adjudant Moreau qui marche à mes côtés excite VERDUN les spectateurs. Il est vraiment sensationnel. Le casque suspendu au ceinturon, les cheveux éparpillés au vent, le menton barbu, il ressemble à un puisatier remonté des profondeurs de la terre. La boue ruisselle de sa capote effilochée... Il rit et chante à tue-tête et interpelle dans son pittoresque jargon de "Chtimi" ceux qui le dévisagent et reculent presque effrayés devant ce rescapé des enfers.

Moi-même, noyé dans la masse de mes gens, je vais, la canne à la main... un territorial qui m'interroge, distingue soudain mes deux petits galons d ' argent maculés, qui scintillent faiblement. Il s'incline alors devant moi et j'ai l'impression que dans l'esprit de cet homme jaillit une muette admiration pour l'officier qui, semblable au "troufion" de 2e classe, souillé mais la tête haute, se confond dans les rangs anonymes et glorieux des héros de la "biffe".

Détail : quelques prisonniers boches, misérables et déguenillés, poussés par la fringale, se jettent au milieu de nous, comme des loups, pour avoir leur part de pitance. Mon sergent-major, les repousse brutalement et, pauvres animaux battus, ils reculent de quelques pas. Leurs yeux miroitent de convoitises. Touchés de compassion, nous leur jetons quelques boules de pain qu'ils s'arrachent et dévorent en silence. J'ai déjà vu ce spectacle quelque part, dans la cage des fauves, au Jardin des Plantes.

Plus loin nous trouvons la roulante avec notre "doublard" Henri Lévy. Ample distribution d'une soupe brûlante qu'on avale avec goinfrerie. Lampées frénétiques de "pinard", la "goule" grande ouverte. Ô délices ! Ô jouissances !

Descente sur Verdun par le faubourg Pavé. Nous atteignons les galeries Saint-Victor où nous retrouvons nos sacs. Ambiance de détente. Départ de Verdun pour le camp Augereau, but final, que nous touchons à huit heures du matin. La suite n'est qu'un long sommeil : dans nos baraques en bois, étendus dans la paille, nous dormons. Courts réveils pour manger et... nous dormons encore ainsi pendant vingt-quatre heures! Le lendemain nous reprenons par voie ferrée notre itinéraire d'il y a quinze jours, mais en sens inverse et nous retrouvons au village de Salmagne (Meuse) notre précédent cantonnement. C'est la grande détente pendant vingt-quatre heures. Repos complet pour tout le monde. Quelques "soûleries" chez nos Bretons et nos gars du Nord. C'est la ribote inévitable... Mais nous savons fermer les yeux !

Une idée me vient : faire un saut jusqu'à Paris, entre deux trains... sans rien dire à personne, sauf à mon vieil Adam. Celui-ci rit dans sa moustache et garde le secret. Le 6 octobre je prends la voiture de compagnie qui me mène à Bar-le-Duc. Je saute à 10 heures 15 dans le train de Paris, transportant avec moi mon "Mauser" de Fleury ! Je déjeune tranquillement au wagon-restaurant, tout fier de mon escapade. Je n'ai aucune autorisation, sauf un titre de permission... que je me suis établi moi-même. Que l'on me pardonne ! Je n'ai en tête que la surprise que vont avoir mes parents. Cela vaut bien le risque minime que je cours.
À 14 heures je foule le trottoir de Paris. Dans le métro je cause une certaine sensation, car mon fusil allemand est le point de mire des regards. À la maison la sensation est plus forte encore, au milieu de mes parents et de mes sœurs qui ne réalisent pas très bien ma présence au milieu d'eux, me croyant encore en ligne dans mon trou d'obus. Je conte longuement mes récentes péripéties, mais en dehors de la joie générale, j'apprécie surtout un bon bain et mon lit ! On imagine aisément ce que peut être pour moi une telle détente - aussi brève - dans ce coin familial. Je vis des moments presque irréels, en ces quelques heures, au contact de mes vieux objets personnels que je contemple comme des amis.

Le lendemain à sept heures je suis sur pied et mes adieux sont rapides. Mon père, voulant goûter ma présence le plus longtemps possible, m'accompagne à la gare de l'Est. Je suis revenu à Bar-le-duc à midi. Une voiture me conduit à Tronville et de là j'achève les derniers kilomètres à pied. À Salmagne, je m'informe aussitôt pour savoir si mon absence n'a pas été signalée. J'ai la chance d'apprendre que les esprits sont occupés par la venue de Mademoiselle Nelly Martyl, ce qui me permet de me mêler aussitôt à mes camarades pour recevoir notre "caporale".

Notre séjour à Salmagne dure dix-huit jours. Période d'activité fébrile. On prépare minutieusement une grande offensive qui doit avoir lieu à Verdun. Voici comment le général Passaga nous explique le déroulement de cette action prochaine :

Pour agir offensivement, le général Nivelle, commandant de la 2e armée (celle de Verdun), ne peut compter que sur trois divisions et sur six-cents pièces d'artillerie, car la bataille de la Somme absorbe les faibles disponibilités du général Joffre. Il lui faut donc agir au plus vite pour desserrer sensiblement l' étreinte adverse qui l' accule à la Meuse.
Le général Mangin, son vigoureux lieutenant, l'entend bien ainsi. Mieux : en dépit de la faiblesse relative des forces dont ils vont disposer pour bousculer un dispositif de la puissance du dispositif allemand, ils veulent mettre la main, d'un seul coup, non seulement sur tout le terrain conquis par l'adversaire au prix de huit mois d'efforts et de flots de sang, mais encore sur les forts de Vaux et de Douaumont !

Et cela, alors que les pluies abondantes des premières semaines d'octobre viennent ajouter à leur entreprise un nouvel obstacle et transformer le champ de bataille en un immense cloaque d'aspect infranchissable. Les trois divisions mises à la dispositions du général Nivelle sont :
  • à droite, la division de Lardemelle, qui doit enlever le plateau et le fort de Vaux (74e DI)
  • à gauche, la division Guyaut de Salins qui doit enlever le fort de Douaumont (38e DI) ;
  • au centre, la 133e DI notre "Gauloise", qui reçoit une mission de plus longue portée : pousser sa gauche au-delà du fort de Douaumont, afin de couvrir celui-ci contre une intervention possible des réserves allemandes de Hardaumont. Son centre s'établira sur le ravin de la Fausse-Côte, pendant que sa droite s'appuiera à l'étang de Vaux. En résumé la division doit enlever la plus grande partie du champ clos où, pendant huit mois, se sont heurtées avec tant d'âpreté les deux armées.

Pour réaliser cet audacieux projet, il faut que les troupes soient parfaitement entraînées et adaptées à leur mission. Nous recevons des plans directeurs à grande échelle, que nous étudions et où nous traçons les limites d'action qui nous sont attribuées. Nous répétons chaque jour la manoeuvre sur des terrains appropriés, dans les formations prescrites, nous dirigeant à la boussole, suivant des axes de marche savamment calculés.

SALMAGNE (Meuse) octobre 1916

Des troupes sénégalaises doivent attaquer avec notre bataillon et nous absorbons dans nos rangs des unités encadrées de ces soldats noirs, sympathiques et sûrs, auxquels nos chasseurs font aussitôt le meilleur accueil.

Les exercices maintes fois renouvelés ont lieu l'après-midi, et chacun n'ignore plus bientôt la place exacte qu'il doit avoir et qu'il doit jouer. Mais nos matinées sont, elles aussi, entièrement occupées par un entraînement sévère au tir.

Pour ma part je reprends celui des fusils-mitrailleurs et j'atteins avec eux une perfection et une précision que je n'ai jamais retrouvées au cours de ma carrière, dans les diverses unités que j'ai commandées.

Les mitrailleurs s'exercent de leur côté et Ruetschmann entraîne les grenadiers. C'est une série de détonations perpétuelles, qui roulent aux quatre coins de 1 'horizon, répercutées cent fois par l'écho des côtes boisées qui nous enserrent. Entre-temps, le commandant Drahonnet nous quitte et est remplacé à la tête du 102 par le commandant Florentin venu du 116e BCA. Le capitaine Voirin est nommé adjudant-major et Rambaud prend le commandement de la première compagnie. Le 20 octobre 1916, le général Passaga adresse à sa division cet ordre du jour prophétique :

"Officiers, sous-officiers, caporaux, chasseurs et soldats de la Gauloise! Depuis huit mois, l'ennemi, l'envahisseur exécré, voit l'héroïsme de nos soldats lui barrer la route de Verdun. L'heure est venue d'en finir. À nos divisions revient 1'honneur de marquer sa défaite d'une façon éclatante. Demain nous lui arracherons un large lambeau de cette terre où tant de nos héros reposent dans leur linceul de gloire.

À notre gauche combattra une division déjà illustre, composée de marsouins, de zouaves et d'Africains : on s'y dispute l'honneur de reprendre le fort de Douaumont. Que ces fiers camarades sachent qu'ils peuvent compter sur nous pour les soutenir et même leur ouvrir la porte et aussi partager leur gloire. La Gauloise sort du berceau, mais son âme est de flamme !

"Officiers, sous-officiers, caporaux, chasseurs et soldats ! Vous accrocherez la croix de guerre à vos fanions et à vos drapeaux. Du premier coup, vous hausserez votre renommée jusqu'à celle de nos régiments et de nos bataillons les plus fameux. La Patrie vous bénira"

ATTAQUE DU FORT DE DOUAUMONT

13 octobre

Nous avons une foi absolue en la réussite de l'expédition, mais cela va "barder" encore une fois de plus. C'est le grand coup et dans une dizaine de jours nous serons tous fixés sur notre sort. Enfin bon espoir et confiance partout. Inutile de répéter chaque fois que pour moi, rien à craindre de grave.

Je sais et je suis persuadé que j'en reviendrai... peut-être égratigné, mais cela je l'accepte de grand cœur et en avant "Sus aux boches"

21 octobre

"Nous sommes sous presse. Nous montons demain. On y va de grand cœur. Tout ira bien. Tout sera parfait. Et une fois de plus Vive la France et mort aux boches "'

22 octobre

"Nous voilà partis. En route pour la grande épopée... C'est après-demain que se joue la partie. A midi nous nous élancerons sus aux boches et lutterons pour la conquête de notre objectif qui, je l'espère, grâce à Dieu, sera atteint. Inutile de vous dire que je suis en première vague, au milieu de tous mes chers chasseurs, avec Guérin à mes côtés. Adam me suivra avec sa section à cinquante pas derrière. Une fois de plus, nous allons vivre des heures inoubliables. Une fois de plus nous saurons faire notre devoir et s'il nous est donné d'aborder l'ennemi, soyez sûrs que notre colère sera terrible et que nous nous montrerons dignes de notre réputation.

Nous sommes fiers d'être de ceux qui contribueront à repousser l'envahisseur, loin de cette forteresse tant convoitée. Vous aussi, aurez le droit de partager cette fierté en pensant aux lourds sacrifices qu'auront consentis vos enfants.

Je pars l'âme tranquille et la tête haute, gai et heureux comme toujours. A quoi bon s'en faire, puisque je dois en revenir "'

C'est le dimanche 22 octobre 1916, que l'ordre de mouvement tant attendu, arrive. Le 102e bataillon de chasseurs embarque en camions-autos, à la sortie du village de Salmagne, par un temps radieux. Les cloches de l'église sonnent dans le ciel clair... Le long convoi s'ébranle vers le front. Toute l'après-midi nous roulons sur la "voie sacrée", cette route magistrale, véritable artère de vie et de force, par laquelle est alimentée la bataille de Verdun. Nous traversons les nombreux villages qui la jalonnent : Lavallée, Erize-Saint-Dizier, Erize-la-Brûlé, Erize-la-Grande, Erize-la-Petite, Heippes, Souilly (où se trouve l'état-major de la deuxième année, général Nivelle).

Des équipes de territoriaux s'emploient partout à l'élargissement de cette route sur laquelle le charroi est ininterrompu de jour et de nuit. Le débarquement a lieu, le soir tombant à Dugny, à huit kilomètres de Verdun. Nos chasseurs mettent sac au dos et nous voilà partis dans la nuit pour la ville. Nous y arrivons vers 21 heures. Le bataillon est logé comme la dernière fois dans les galeries des fortifications Saint-Victor. Les officiers sont conduits dans une maison abandonnée qui porte une magnifique inscription : "Entreprise de pompes funèbres". Je ne suis pas, fort heureusement, le moins du monde, superstitieux ,...

Lundi 23 octobre 1916

Sitôt levé, je fais une promenade dans les rues de Verdun avec Adam. Nous voyons des soldats du 289e, redescendre des lignes, couverts de boue, identiques à nous-mêmes au retour de Fleury. Parmi eux, beaucoup de pieds gelés.

À 11 heures, Casimir nous fait un bon déjeuner dans notre domicile funéraire, ce qui ne diminue pas notre appétit. Le capitaine Lévêque monte en ligne à 15 heures. Deux de mes chasseurs, Fortin et Court y, viennent me signaler le mauvais état de fonctionnement de leurs fusils-mitrailleurs. Mauvaise nouvelle à la veille d'une attaque. Comment y remédier ? Une solution radicale surgit en mon esprit.

Au cours de mes pérégrinations matinales j'ai découvert dans les vastes bâtiments désaffectés de l'évêché, tout proche de la cathédrale, un dépôt d'armes et de munitions. J'ai l'intention d'y exécuter un coup de main de rapine. J'emmène avec moi mes deux garçons, en leur prescrivant de prendre leurs armes défectueuses. Arrivé au but, dans le haut de la ville, je m'avance seul, pénètre dans les locaux de l'évêché, d'un air détaché, regardant en l'air comme un visiteur uniquement préoccupé par des détails d'architecture. Mais d'un coup d'œil j'ai aperçu une quantité impressionnante d'armes neuves de tous calibres, alignées le long des murs. Personne, pas un gardien alentour...

Je fais un signe rapide à mes deux lascars restés en dehors. Ceux-ci accourent prestement, déposent sans bruit leurs fusils hors d'usage sur le sol et choisissent en échange dans l'alignement, deux beaux FM étincelants. Nous y ajoutons quelques cartouchières et chargeurs et battons en retraite, sans que personne n'ait pu déceler notre présence et notre larcin. Nous rions tous trois de cette belle réussite et dévalons de nouveau à grandes enjambées les degrés des ruelles...

Je ne sais pas si le commandant du dépôt de matériel de l'évêché s'est jamais aperçu de notre substitution, assez irrégulière, quoique amplement justifiée. Mais les fusiliers-mitrailleurs en excellent état que rapportent mes deux chasseurs feront merveille demain sur le boche. Si leurs matricules ne correspondent plus à ceux qui sont inscrits sur les "états" (en triple exemplaire) de monsieur l'officier d'administration, je suppose que la mise en règle de ses écritures lui a moins coûté d'efforts "par la plume", que les nôtres "par les armes"!

Retour en ville. Je croise deux prisonniers allemands que j'interroge. Ils m'apprennent que leurs positions sont soumises depuis quelques jours à un effroyable bombardement. Tout y est bouleversé, les survivants complètement hébétés et ils ne pensent pas que notre attaque puisse trouver une résistance efficace. Ils se sont échappés de cet enfer pour gagner nos lignes et s'estiment fort heureux d'être encore en vie. "Kamarad , Finie la guerre" concluent-ils avec un large sourire. Tout cela est de bon augure.

Vers 16 heures nous faisons l'amalgame avec nos Sénégalais. "Toi y en a bon. Donner à moi cigarettes."
Adam s'attribue comme garde du corps un magnifique géant noir qui s'appelle Konokéta et qui s'attache à ses pas comme un bon chien. Enfin la nuit arrive et le bataillon reçoit l'ordre de monter en ligne. Sortie classique par le faubourg Pavé. Les compagnies s'échelonnent à deux cents mètres de distance. Grimpée vers le fort Saint-Michel, pour prendre le boyau qui nous mène à la poudrière de Fleury. Notre marche est très lente. Les à-coups sont nombreux à cause du grand nombre de troupes qui montent en ligne. Le vacarme de notre artillerie est considérable. Dans ce trou, chaque repli de terrain, ce sont des lueurs rouges qui jaillissent de centaines de bouches.
Mardi 24 octobre 1916

Nous dépassons la poudrière vers 3 heures du matin seulement. Une rafale d'obus vient s'égarer dans le ravin. Ce sont les premiers qui nous saluent depuis un mois. En vérité, il ne suffit plus d contempler le panorama d'une bataille moderne. Le drame est dans le bruit épique qui s'en dégage. Quel musicien de génie, ayant assisté à ces terribles fêtes, saura orchestrer d'aussi prodigieuses symphonies ? Dans la bataille de Verdun, le tumulte atteint au paroxysme. L'homme disparaît. Il semble que ce soit la terre elle-même qui jette ces clameurs de cataclysme. C'est une dispute de montagnes qui s'injurient et se répondent avec rage.

Des milliers de canons de tout calibre, les longs, les courts, les légers et les lourds, les obusiers, les mortiers, les crapouillots, ceux qui sont accroupis dans les tranchées, ceux qui roulent sur d'énormes roues, ceux qui sont montés sur des trucks d'acier ou sur des trains blindés, toute cette artillerie tire à toute volée. Ces milliers de détonations se cognent aux quatre coins de I 'horizon, rebondissent, carambolent furieusement contre les pentes des collines, se renvoyant leurs échos qui roulent et se répercutent à l'infini.

Il y a des voix basses, caverneuses; des rauquements brefs et brisants; des sifflements stridents qui vrillent; des borborygmes graves et profonds... Tous ces bruits brassés par le vent, s'entrechoquent, s'émiettent, se pulvérisent et ne forment plus qu'un agglomérat, une synthèse de tumultes, une épaisse brume de canon qu'on n'entend plus, qu'on respire plutôt, qu'on avale, qui vous pénètre et vous secoue jusqu'aux entrailles... (Sem. bataille de Verdun 1916).

À l' "ouvrage Bardot", je retrouve le capitaine Lévêque qui nous emmène pour nous placer. La deuxième compagnie s'installe à environ cinquante mètre en arrière des tranchées de première ligne, derrière le 116e chasseurs, sur la droite du village de Fleury. Nous prenons nos emplacements sous un brusque et violent marmitage. Les obus qui éclatent tout autour de nous font de sinistres éclairs qui s'éparpillent en étincelles dans la nuit noire. On ne voit pas à trois mètres et l'on trébuche dans un chaos de trous d'obus... Il y a quelque peu d'affolement et il faut un certain temps pour caser tout le monde. Enfin, on y arrive.

Le marmitage cesse progressivement et le jour se lève. J'apprends que l'heure de l'attaque est fixée définitivement à 11 h 40. Nous n'avons plus qu'à attendre patiemment. Le temps est gris et un épais brouillard court sur le sol. Le fort de Souville derrière nous est noyé dans la brume. Cela me préoccupe, car cette absence de visibilité va entraver singulièrement l'action de notre avion d'observation qui doit nous survoler et auquel nous devons signaler au fur et à mesure le jalonnement de notre progression...À ce sujet, le général Passaga a écrit :

"Les premiers rayons du soleil engendrent sur le marécage du champ de bataille un épais brouillard. Vers 8 h 30 le général Mangin me dit par téléphone son intention de reculer l 'heure de l'attaque, afin de laisser au brouillard le temps de se dissiper.
En dépit de l'avertissement, je priai instamment Mangin de maintenir son heure d'attaque. Mes troupes qui avaient à couvrir le parcours le plus long, avaient appris à se bien diriger dans la nuit, grâce à la boussole. Le brouillard ne pouvait que nous être propice, nous soustraire à l'écrasement de l'artillerie allemande.
L'heure H ne fut pas modifiée."

Je vais bavarder avec quelques camarades, puis je m'installe à "casser la croûte" avec quelques-uns de mes chasseurs qui ont découvert un grand pot de confiture en fer blanc amené par un précédent ravitaillement. J'en avale de belles tartines. Les heures passent. Chacun surveille sa montre : 8 heures... 8 h 30... 9 heures... Nos "crapouillots" installés sur la crête en avant de nous, marmitent les premières lignes boches à outrance. Les coups partent précipités et nos regards suivent les torpilles dans leurs trajets aériens. Nous les voyons tournoyer à travers la fumée et le brouillard, puis basculer brusquement et retomber avec une vitesse qui s'accentue. Les détonations sont effrayantes. On a conscience que rien ne peut résister à une force pareille: c'est l'anéantissement, la dislocation de tout ce qui résiste.

L'artillerie française redouble de violence de minute en minute. C'est un déluge de fer qui passe au-dessus de nos têtes pour aller s'abattre chez les boches. On ne s'entend plus... On fait des gestes de trou en trou. On rit... on est ivre... on est fou! 10 h 40. Encore une heure !...

L'artillerie allemande qui nous a laissés en repos depuis le petit jour recommence à taper et soudain, avec une brutalité extrême, déclenche un tir de barrage épouvantable sur nos positions... Chacun se terre, gagne un trou ou un boyau, s'aplatit sur le sol.

Le projectiles pleuvent sur nous. Je suis blotti dans un entonnoir avec quelques-uns de mes chasseurs: mon fidèle Guérin, mon brave caporal Lecomte, mes fusiliers-mitrailleurs Fortin et Porcher. A chaque sifflement nous baissons instinctivement la tête. L'obus éclate fracassant plus ou moins près. La lourde fumée noire se dissipe, tandis qu'une âcre odeur de phosphore nous prend à la gorge... et cela ne cesse pas! Nous ne bougeons pas, cela est inutile. À quoi bon ? Un obus tombe à trois mètres devant nous; un autre à dix mètres derrière. Autant là qu'ailleurs. Il n'y a qu'à se mettre entre les mains de la providence.

Mais l'avalanche redouble. Les boches tapent avec une véritable frénésie, comme s'ils avaient éventé I 'heure de notre départ. Ils sèment leurs projectiles sur les pentes de Souville, dans le ravin et sur tout le boyau qui mène à la poudrière. C'est en ce dernier lieu que seront tués par le même obus le général Ancelin commandant notre brigade, le docteur Vasseur médecin chef du bataillon et le capitaine Cuny commandant notre compagnie de mitrailleuses! Notre position est bouleversée.

À chaque obus qui tombe je vois un homme se lever brusquement et courir au hasard dans le cataclysme, couvert de sang... et chaque fois, comme un réflexe, dans le trou où nous nous serrons les uns contre les autres, on murmure: "Encore un d'amoché". Je vois successivement se sauver, touchés par les éclats: mes sergents Une et Boucher, le caporal Panchot, etc. J'aperçois un Sénégalais retourné par un obus, qui détale au milieu de la fumée pour chercher un asile dans un autre trou: l'obus suivant tombe juste sur lui. Je le vois rouler sur le sol; inerte; il est mort.

Heures terribles où l'homme doit faire appel à toutes les ressources de son énergie. Quel plus bel exemple de force morale et de stoïcisme, que celui de tous ces jeunes hommes attendant sans sourciller, ni se plaindre, la minute suivante qui doit peut être leur apporter la mort la plus atroce. Les minutes semblent des siècles: 11 h 15 ! 11 h 30... Le bombardement est toujours aussi violent.

Soudain une silhouette se précipite vers moi. C'est un agent de liaison qui "se planque" à mes côtés : "Mon lieutenant ! le capitaine est blessé ! il m'envoie vous dire que vous preniez le commandement de la compagnie !" Dans le tumulte qui nous assourdit et sous les coups qui nous assomment, je ne crois pas "bluffer" en avouant que je n'ai jamais entendu plus agréables paroles! Que l'on me comprenne: ce n'est pas que je me réjouisse le moins du monde de la blessure de mon capitaine... Mais vraiment, en de telles minutes, le vieux proverbe est vrai: "Chacun pour soi..." Et je ne réalise qu'une chose, une seule: c'est donc moi qui vais avoir l'honneur de conduire à l'attaque ma chère deuxième. C'est une chance vraiment inespérée et dès lors je ne pense plus aux marmites.

11h 35 !

Allons, encore cinq minutes les gars ! 11 h 40... Je me lève d'un bond et brandis ma canne : "Debout, tout le monde !" C'est le moment pathétique où le chef oublie tout, honnis son rôle... De chaque trou d'obus mes chasseurs surgissent. Les mains en cornet sur la bouche, je crie dans toutes les directions: "Le Capitaine est blessé! C'est moi qui commande! A moi la liaison !" Un spectre se dresse à mes côtés: c'est Adam, le casque défoncé, la figure tuméfiée, méconnaissable, qui vient d'être retourné trois fois par les obus et qui "sonné" et titubant, refuse de se faire évacuer. Au moment de partir nous nous embrassons dans une profonde étreinte.

Déjà le 116e BCA qui doit marcher devant nous à huit-cents mètres, décolle sur la crête et s'enfonce dans le brouillard. J'assure ma liaison, à droite avec le 401e d'infanterie, à gauche avec la première compagnie. Je sors ma boussole: "angle de marche 46°". C'est notre tour, en avant! Et j' agite ma canne dans la direction de l'ennemi.

La compagnie en lignes d'escouades par un, sur plusieurs vagues en profondeur, se met en marche tranquillement. Nous dépassons les positions occupées par les artilleurs de tranchées, les "crapouillots", qui ont fait jusqu'au dernier moment un si bel ouvrage et qui se sont tus pour nous livrer passage. Nous franchissons nos anciennes tranchées de première ligne et nous arrivons sur les lignes boches, ou plutôt sur l'emplacement où étaient ces lignes autrefois. Ce n'est plus qu'un bouleversement chaotique de trous de torpilles béants, entonnoirs gigantesques de six à sept mètres de profondeur dans de la terre glaise, où des mottes de terre de plusieurs centaines de kilos ont été projetées comme de simples fœtus. Spectacle lunaire ! On croit rêver en franchissant avec peine les bords de pareils cratères. Attention surtout de ne pas glisser dedans! L'esprit humain dans de pareils lieux s'imagine ainsi volontiers la représentation du néant dans l'au-delà !

La zone "crapouillotée" une fois dépassée, le décor change. Nous avançons dans un véritable désert : le sol est nivelé par les obus. Sa surface est recouverte de matériaux de toutes sortes, brisés, pulvérisés : havresacs boches, fusils, casques, équipements, bottes, débris humains, un bras, une jambe, une tête... Tout est haché !

Notre marche continue, l'arme à la bretelle. Le brouillard est toujours aussi dense et je me dirige toujours à la boussole. J'aperçois mon camarade Bourdier, sur ma gauche, à la première compagnie, qui me dit bonjour en agitant sa canne. Avec la mienne, je pique au passage sur le sol un calot boche... cela me servira de fanion! J'entends soudain des exclamations sur ma droite. Je regarde. Que vois-je ? Émergeant du brouillard et venant vers nous, des boches! Oui ce sont des boches cueillis par le 116e. En calots, sans équipements, ils s'avancent en colonnes par quatre, denses et profondes. Mes chasseurs crient de joie !

D'autres prisonniers surgissent de toutes parts. Certains viennent directement vers moi. Je leur fais signe. J'interroge le premier: "Welches regiment ?" Le boche se met au garde à vous et répond : "Zwanzigste Pionnier !" J'arrache au passage une patte d'épaule. L'homme se laisse faire docilement... et nous repartons. Nous franchissons des bois complètement rasés. À gauche, le fameux "bois de La Caillette" et le "bois Triangulaire". Quelle désolation ! Nous grimpons une crête, puis brusquement nous redescendons dans un ravin où nous apercevons les premiers éléments du 116e BCA qui s'installent sur la position. C'est le "ravin du Bazil".

J'aperçois alors le commandant Florentin. Je cours à lui. Il me dit: "C'est parfait. Vous êtes juste dans votre direction. Maintenant pour votre compagnie, formation d'attaque, en tirailleurs et sur quatre vagues. Compris ? Nous repartons dans un quart d'heure." "Bien mon commandant" Je reviens à ma compagnie et je fais prendre sur place les formations prescrites. C'est à notre tour de marcher en première ligne. C'est à notre tour d'attaquer.

À 13 h 40, nous repartons. Nous dépassons le 116e. Un barrage roulant doit nous précéder dans notre marche et nos 75 doivent allonger leur tir, à raison de cent mètres en quatre minutes. Nous avançons donc lentement, coiffés par le "chapeau" des 75 et toujours couverts par le brouillard.
Le "ravin de la Fausse Côte" est notre objectif. L'atteindrons-nous ? Nous savons en effet qu'il est défendu par de fortes tranchées et qu'un bataillon ennemi s'y tient en permanence en réserve. Nous traversons un bois déchiqueté. Je passe le long de tranchées bouleversées : un canon boche brisé est là, la gueule fêlée.

Notre marche en tirailleurs est parfaite. C'est de la vraie manoeuvre, comme sur le terrain de Salmagne. Le sol commence à descendre. Brusquement le nuage de brume se déchire et, devant nous, à cent mètres en avant d'un profond ravin, des silhouettes se découpent: une ligne de tirailleurs couchés. Ce sont les boches qui nous attendent ! Un officier seul est debout, au centre, coiffé de son casque, un révolver à la main. Il gesticule et semble parler à ses hommes qui se dissimulent. Je flaire le danger, mais rien n'arrête mes chasseurs. Ils crient tous, en avançant : "Camarades ! Venez avec nous ! Par ici !" Je me laisse entraîner à crier moi-même, espérant de leur part une reddition sans coup férir. La scène qui se déroule en l'espace de quelques secondes est extraordinaire : notre ligne se rapproche toujours de la ligne allemande sans qu'un coup de feu ne soit tiré, mais des deux côtés chacun est sur ses gardes. La distance qui nous sépare est réduite. Un dénouement est imminent.

L'officier allemand, toujours debout, répond par des gestes incompréhensibles où je crois deviner qu'il refuse nos propositions, et lui-même à son tour nous fait signe d'avancer... Il n'y a plus pour nous qu'une solution ! le combat. Je crie de toutes mes forces à mes chasseurs: "Tirez !Tirez !..." À peine ai-je prononcé cet ordre, que la fusillade ennemie crépite sur nous. Nous nous jetons par terre où j'ai juste le temps de voir dans un éclair, le crâne d'un de mes sénégalais voler en éclats !

À mes côtés, mon caporal-fourrier Calain, se roule sur le sol en criant, son bras saigne. L'officier allemand, à coups de révolver, qui m'étaient peut-être destinés, lui a traversé le bras droit et brisé le poignet gauche. Le brave aspirant Ollivier, qui trop crânement se redresse pour examiner la situation reçoit une balle dans l'épaule. Je le vois s'effondrer dans son trou en gémissant... Mon cher et vieil ami Adam est frappé à son tour... sa blessure est affreuse: il a le poignet gauche sectionné! Quelques minutes s'écoulent pendant lesquelles nos esprits reprennent leur équilibre. La guerre se joue à deux et je sais que la riposte des miens sera prompte et impitoyable. Quelques-uns de mes chasseurs lancent déjà quelques grenades à main, mais c'est trop court. Je crie dans toutes les directions: "Les VB ! Les VB !" Nos grenadiers VB exécutent alors un tir de grenades à fusil qui semble efficace et qui gêne passablement nos adversaires.

Pendant ce temps, je griffonne un bout de papier, résumant la situation et je l'expédie à l'arrière, au commandant, par mon agent de liaison Laville, qui disparaît aussitôt en se glissant de trou en trou. Les balles sifflent toujours et, pendant que je rumine, inspectant le terrain et guettant le moment propice pour bondir en avant, j'aperçois à ma gauche, sur ce sol où les balles sèment la mort, un de nos chasseurs, un simple caporal de la première compagnie, le caporal Collenot, qui tout debout se précipite en avant en criant à pleins poumons ! "Ils s'débinent ! Ils s'débinen t !" Ce cri ne correspond à aucun commandement prévu par le règlement mais j'affirme que dans les circonstances que je rapporte, ce fut le mot de la situation, véritable mot magique, qui fit basculer les événements en notre faveur et entraîna la décision.

Je rends ici hommage au caporal Collenot qui, malgré ses modestes galons de laine, sut trouver en lui l'inspiration héroïque d'un chef et entraîner au moment propice son bataillon à l'assaut du bataillon adverse (Collenot devait être fait chevalier de la Légion d'honneur onze jours plus tard). Saisissant l'occasion au vol, je me dresse d'un bond et crie à mon tour : "En avant ! à la baïonnette !" C'est une ruée générale ! Nous courons comme des fous !

Quelques soldats se défendent bien encore dans un élément de tranchée, en bordure de la crête qui domine le profond "ravin de la Fausse Côte", mais les autres refluent déjà en désordre. Nos chasseurs lancent leurs grenades. Les fusils-mitrailleurs entrent en action. Mon caporal Lecomte est déjà sur la pente descendante du ravin. Le hasard me place derrière lui. Son fusil a été brisé dans ses mains, mais je le vois s'emparer d'un sac de grenades boches. Prompt comme l'éclair, il crible l'adversaire de ses propres projectiles. Nouveau discobole, le geste large du grenadier arrondit sans trêve son bras court et musclé. Tout en bondissant, il me crie: "On tire la ficelle… envoyez ! L'acte suit la parole. Pas un détour de boyau, pas une entrée d'abri qui ne reçoit, de sa part, un "œuf de pigeon". Je ne peux que le suivre en l'imitant de mon mieux, tant il va vite, mais je trouve aussi, malgré l'âpreté de la lutte, le temps de l'admirer. Devant ce diable nerveux, ces adversaires ne sont plus bientôt qu'une meute apeurée, demandant grâce, les bras dressés vers le ciel.

Mais la majorité de nos ennemis se voyant perdue, commence à battre en retraite par un boyau profond qui serpente dans le fond et à l'extrémité droite du ravin. Mon plan directeur m'indique son nom : c'est le boyau de Carniole. D'instinct, tous les chasseurs qui couronnent la crête dirigent sur ce boyau pris d'enfilade un feu nourri. Trois de mes fusiliers-mitrailleurs le balaient de leurs projectiles. C'est une hécatombe ! Nous voyons les boches entassés dans leur fuite, se bousculer, tomber les uns sur les autres, s'écrouler tués ou blessés. Un spectacle inoubliable se déroule alors sous nos yeux : l'ennemi a compris que toute résistance est désormais impossible, car leur déroute éperdue tourne au massacre.

Soudain, dans la cuvette profonde du ravin de la Fausse Côte, six cents boches se dressent brusquement, les mains en l'air, tournés vers nous, criant à pleins poumons : "Kamarad !". Vision absolument dantesque ! Cette foule démoniaque, dominée de toutes parts, écrasée, flagellée, s'agite dans une crise d'effroi insensé, semblable à un troupeau de damnés, précipités dans la lice infernale, au jour du Jugement dernier !

Craignant encore un piège, nous hésitons une seconde, nos armes toujours braquées, mais bientôt nous nous apercevons qu'il n'y a plus à s'y tromper : c'est une capitulation totale et définitive ! Je dévale alors en tête de mes hommes, révolver au poing, la canne levée vers ce troupeau. Tous mes chasseurs me suivent baïonnettes hautes, terribles et menaçantes. Les boches supplient, implorent, se courbent devant nous... Nous leur faisons gravir la crête et gagner nos arrières sous la menace constante de nos armes. C'est un tohu-bohu indescriptible. Tous se précipitent pour se sauver au plus vite. Perché sur le toit d'un abri, je domine le boyau où ils défilent tous devant moi. Je n'ai qu'à faire mine d'abaisser mon révolver et la cohue se pousse, se bouscule...

Mais nous ne perdons pas notre temps dans l'enivrement de ce magnifique succès. Mes chasseurs visitent les nombreux abris qui truffent la contre-pente et les vident à coups de grenades. Il en sort chaque fois des petits groupes les mains en l'air. Je vois ainsi émerger du poste de secours, deux jeunes médecins imberbes, bien nippés de vert clair, calot de fantaisie sur la tête et le col très haut, sans doute hier encore étudiants à Cologne ou à Heidelberg. Ils font bien piteuse mine et j'ai plaisir à les voir au passage s'agenouiller presque devant moi !

Nous dévalons ensuite la pente et traversons le fond du ravin. Notre joie est délirante... Il est difficile d'exprimer ici la sensation physique et morale qu'une telle victoire nous procure. Ce ne sont partout que des cris d'enthousiasme. Un clairon de chez nous s'est mis à donner la charge... un autre lui répond... Au loin, à notre gauche, sur les ruines du fort de Douaumont, nous voyons courir les silhouettes kakis des "marsouins" du régiment d'infanterie coloniale du Maroc. C'est la grande victoire, totale, complète !

L'avion de la division qui vient nous survoler est accueilli par des hourras. Nous agitons nos fanions blancs pour faire connaître nos emplacements. On aperçoit très distinctement l'observateur se pencher par-dessus la carlingue et battre des mains... Voici comment le général Passaga a décrit le rôle de cet avion :

"Un avion bientôt venant de l'Est, survole la tourelle de Souville, très bas. Il porte la cocarde française et la flamme de la Gauloise. C'est mon avion de commandement, celui que pilote le célèbre boxeur Carpentier et que monte l'officier observateur Wiedemann. Il laisse tomber un message. Un guetteur qui bondit sous les obus à travers les entonnoirs, me l'apporte.

Je cherche à dérouler le carton avec calme. C'est un fragment de plan directeur. Un gros trait rouge réunit la tourelle de 75 située à l'est du fort de Douaumont, à l'étang de Vaux. Cette mention le souligne. "La Gauloise - 16 h 30." Au-dessus de celle-ci, en grandes capitales, tout de guingois, ce cri : "Vive la France ! signé Wiedemann. " (Verdun dans la tourmente)."

Le boyau de Carniole que nous longeons présente un spectacle d 'horreur inouï: une quarantaine de boches, morts ou mourants sont là, entassés les uns sur les autres, abattus dans leur retraite par notre tir de tout à 1 heure. Parmi les cadavres aux masques de cire, il y a des blessés graves, enchevêtrés dans ce magma de corps crispés. Les uns ont des entailles béantes, des morceaux de chair à vif qui ne saignent plus, parce que tout le sang s'est déjà répandu comme un ruisseau. Les autres présentent des visages déchiquetés, dans lesquels les nez sont arrachés, les yeux énucléés. Ils respirent à peine et se débattent dans un spasme convulsif décroissant. Les fossoyeurs n'auront plus qu'à les recouvrir en éboulant la terre des parapets.

Dans cet immense charnier, il n'y a qu'un seul vivant, qui s'agite à l'extrémité du boyau. Protégé par l'écran des corps amoncelés, il n'a dû la vie qu'à la mort de ses camarades. Il se dégage péniblement de cette emprise sépulcrale, se met à fuir à toutes jambes vers les lignes allemandes, et parvient à disparaître derrière le premier pli de terrain. Il est sauvé ! J'ai toujours imaginé dans ma pensée ce qu'avait pu être la suite du raid de cet homme. Véritable miraculé, unique rescapé de son bataillon, témoin de la catastrophe qui l'avait anéanti, sa course a dû ressembler à celle du cerf traqué poursuivi par les chiens. Et j'imagine encore son premier contact avec les premiers de ses compatriotes rencontrés. Ceux-ci, anxieux, sachant que le front est partout disloqué et rompu, redoutent l'apparition des soldats français. Et tout à coup cet homme apparaît, livide, essoufflé, le cœur battant à se rompre, ne pouvant articuler que des mots sans suite, où se mêlent l'horreur du massacre et la honte de la défaite. J'imagine l'angoisse de ses interlocuteurs... Si cet homme a survécu à la guerre, voilà une page de sa vie, quasi irréelle, qui a dû longtemps peupler ses nuits d'affreux cauchemars...
les silhouettes kakis des "marsouins" du régiment d'infanterie coloniale du Maroc. C'est la grande victoire, totale, complète !

L'avion de la division qui vient nous survoler est accueilli par des hourras. Nous agitons nos fanions blancs pour faire connaître nos emplacements. On aperçoit très distinctement l'observateur se pencher par-dessus la carlingue et battre des mains... Voici comment le général Passaga a décrit le rôle de cet avion :

"Un avion bientôt venant de l'Est, survole la tourelle de Souville, très bas. Il porte la cocarde française et la flamme de la Gauloise. C'est mon avion de commandement, celui que pilote le célèbre boxeur Carpentier et que monte l'officier observateur Wiedemann. Il laisse tomber un message. Un guetteur qui bondit sous les obus à travers les entonnoirs, me l'apporte.

Je cherche à dérouler le carton avec calme. C'est un fragment de plan directeur. Un gros trait rouge réunit la tourelle de 75 située à l'est du fort de Douaumont, à l'étang de Vaux. Cette mention le souligne. "La Gauloise - 16 h 30." Au-dessus de celle-ci, en grandes capitales, tout de guingois, ce cri : "Vive la France ! signé Wiedemann. " (Verdun dans la tourmente)."

Le boyau de Carniole que nous longeons présente un spectacle d 'horreur inouï: une quarantaine de boches, morts ou mourants sont là, entassés les uns sur les autres, abattus dans leur retraite par notre tir de tout à 1 heure. Parmi les cadavres aux masques de cire, il y a des blessés graves, enchevêtrés dans ce magma de corps crispés. Les uns ont des entailles béantes, des morceaux de chair à vif qui ne saignent plus, parce que tout le sang s'est déjà répandu comme un ruisseau. Les autres présentent des visages déchiquetés, dans lesquels les nez sont arrachés, les yeux énucléés. Ils respirent à peine et se débattent dans un spasme convulsif décroissant. Les fossoyeurs n'auront plus qu'à les recouvrir en éboulant la terre des parapets.

Dans cet immense charnier, il n'y a qu'un seul vivant, qui s'agite à l'extrémité du boyau. Protégé par l'écran des corps amoncelés, il n'a dû la vie qu'à la mort de ses camarades. Il se dégage péniblement de cette emprise sépulcrale, se met à fuir à toutes jambes vers les lignes allemandes, et parvient à disparaître derrière le premier pli de terrain. Il est sauvé ! J'ai toujours imaginé dans ma pensée ce qu'avait pu être la suite du raid de cet homme. Véritable miraculé, unique rescapé de son bataillon, témoin de la catastrophe qui l'avait anéanti, sa course a dû ressembler à celle du cerf traqué poursuivi par les chiens. Et j'imagine encore son premier contact avec les premiers de ses compatriotes rencontrés. Ceux-ci, anxieux, sachant que le front est partout disloqué et rompu, redoutent l'apparition des soldats français. Et tout à coup cet homme apparaît, livide, essoufflé, le cœur battant à se rompre, ne pouvant articuler que des mots sans suite, où se mêlent l'horreur du massacre et la honte de la défaite. J'imagine l'angoisse de ses interlocuteurs... Si cet homme a survécu à la guerre, voilà une page de sa vie, quasi irréelle, qui a dû longtemps peupler ses nuits d'affreux cauchemars...

Pendant que nous gravissons la crête opposée, mes hommes sont tellement énervés que j'ai un mal inouï à les reformer en tirailleurs et à leur indiquer leurs emplacements. Nous avons atteint notre objectif. Nous stationnons aux endroits prévus et nous commençons sur place à creuser des tranchées. J'arrache une feuille de mon carnet et je griffonne aussitôt ces quelques mots : "Objectif atteint. Nous avons enlevé le ravin de la Fausse Côte et capturé ses défenseurs, après une magnifique charge à la baïonnette. Nous nous installons au-delà de la batterie 3908." Je fais parvenir le pli au commandant. Quelques minutes après, je vois accourir sur la position le capitaine Voirin, capitaine adjudant-major. Je vais à lui. Il me serre les mains à les briser en me disant : "C'est très bien, très bien, mon petit !" J'en pleure de joie. Ce sont les minutes les plus belles de ma vie !

Sur le champ, j'appelle mes sous-officiers et leur donne mes ordres : "Se fortifier sur place et creuser deux lignes de tranchées. "Je les félicite de leur courage et, je ne peux y résister... je les embrasse tous les uns après les autres. L'étreinte que ces braves gens me donnent est telle que ma joie est à son comble. Un de mes agents de liaison vient me prévenir que le chef de bataillon allemand qui commandait la défense du ravin de la Fausse Côte, est là, blessé sur le sol. Je redescends alors la pente et je le trouve étendu de tout son long dans la boue.

C'est un homme de forte taille, la moustache coupée en brosse au-dessus des lèvres. Sa culotte est à demi-arrachée et un pansement plein de sang entoure sa cuisse gauche qu'une balle a fracassée. Je me présente à lui : "Lieutenant Petit, 102e chasseurs à pieds!" Il se nomme à son tour : "Capitaine Mathesius, faisant fonction de chef de bataillon au 154e régiment d'infanterie prussienne. "

  • "Je vous reconnais. C'est vous qui étiez sur la crête tout à l'heure au milieu de vos hommes ! Êtes-vous officier de réserve ?
  • Non. (avec orgueil) Aktive offizier !
  • De quel pays êtes-vous ?
  • Je suis Silésien. J'habite Gorlitz.
  • Etes-vous marié ?
  • Oui, mais je n'ai pas d'enfant."

Je le fouille, lui prends son épée baïonnette et dans son portefeuille je trouve une cinquantaine de marks et sa croix de fer de première classe en argent. Il me suit des yeux avec une douleur farouche. Je continue :

  • "Votre portefeuille, je l'enverrai à votre femme, après la guerre. Quelle est votre adresse à Gorlitz ? - Heyne Strasse n° 1.
  • Quant à votre croix de fer, je la garde !"

Et déboutonnant ma capote, je lui montre par comparaison ma croix de guerre pendue sur ma vareuse, lui faisant comprendre que le vainqueur peut s'approprier la décoration du vaincu. C'est la loi du plus fort que je tiens à lui faire sentir assez durement. Et pour compléter mon argumentation, je tire mon couteau de ma poche et je coupe à hauteur de son épaule une de ses pattes d'épaules, à torsades dorées, qui portent le numéro de son régiment et les deux étoiles, insigne de son grade. "Vae victis !" C'est le cri du vieux Brennus qui se perpétue dans mon geste... Dure contrainte que doit subir l'adversaire terrassé ! C'est une humiliation bien minime que j'impose à mon rival, en regard de toutes les misères que l' Allemagne a accumulées sur notre sol.

Toutefois, le capitaine Mathesius, dont le regard agrandi par la souffrance, m'accompagne, a compris tout le sens de mes gestes... Puis il abaisse les paupières, laisse retomber la tête et me dit : "Avez-vous quelque chose à boire ? Je meurs de soif !" Je n'ai pas une goutte de liquide à lui offrir. Je fouille dans ma poche et prenant dans une boîte que j'avais emportée quelques pastilles au menthol, je les glisse dans sa bouche. Il me remercie des yeux avec un air de grande reconnaissance. Je lui dis que je vais le faire porter au poste de secours. Il me dit "Merci" avec force et à plusieurs reprises. J'appelle alors quatre de mes chasseurs et leur fais charger le capitaine allemand sur un brancard.

À ce moment je suis appelé auprès de mon chef de bataillon et je dois m'absenter. J'ai su depuis que le malheureux Mathesius, dont l'artère fémorale était coupée, avait rendu l'âme aussitôt après mon départ. Je conserve dans mes souvenirs, la croix de fer, l'épée baïonnette et la patte d'épaule du capitaine Mathesius. J'ai pu exécuter ma promesse et envoyer son portefeuille à sa femme après la guerre en 1921. Voici la traduction des deux lettres qu'elle m'a écrites, en réponse aux miennes, à cette époque, alors que j' étais avec mon bataillon dans les territoires rhénans occupés, à Duisbourg.

Pendant que ma compagnie s'organise dans les tranchées qu'elle creuse sur le rebord nord du ravin, j'installe mon PC dans un des petits "blocs" de béton d'une ancienne batterie d'artillerie française, appelée batterie 3 908. De cet emplacement je domine tout le ravin de la Fausse Côte, situé en arrière de moi, avec ses nombreux abris allemands creusés à flanc de coteau et dans lesquels, s'installent la compagnie de réserve (3e compagnie) et la compagnie de mitrailleuses. De ma hauteur cela ressemble à une vaste fourmilière en perpétuelle effervescence.

Sur ma droite un autre ravin, le "fond du Blavet", débouche perpendiculairement dans celui de la Fausse Côte. Il est suivi par le boyau de Carniole dont j'ai déjà parlé. Devant nous le terrain dévasté disparaît à l'horizon, semé de bois déchiquetés. La plus proche tranchée allemande signalée sur mon plan directeur est la tranchée de Schaffouse, doublée par la tranchée du Rhin, sises à environ trois-cents mètres de nous. Aucune réaction de l'ennemi ne se produit de ce côté, où tombent désormais nos gros obus de 155.

Pendant le calme de cette fin de journée j'écris une carte laconique à mes parents, ainsi libellée :

"En première ligne - 24 octobre 1916 Cher Papa, Chère Maman !
Le plus beau jour de ma vie !
Je viens de m'emparer de toutes les positions boches avec ma compagnie. Tout l'objectif est atteint. Après une magnifique charge à la baïonnette, mes chasseurs et moi avons fait prisonnier un bataillon d'infanterie prusienne avec tous les officiers ! Baisers. Jean"
Le caporal Collenot du 102e BCP, décoré de la Légion d'Honneur en 1916.
Le lieutenant Petit devant le corps du capitaine Mathesius, commandant un bataillon du 154e RI prussienne, blessé après l'enlèvement du ravin de la Fausse-Côte. Le 24 octobre 1916.

LA SUITE POUR BIENTÔT...

FRÉMAUT UN GARS DU NORD

Le 26 novembre 1917 au réveil, un éclaireur monté au bataillon vient au PC m'amener mon cheval. Je suis convoqué pour assister à une séance du conseil de guerre qui se tient à Coxyde-Bains à quelques kilomètres de l'arrière. Une heure et quart de bon trot et de pas alternés. Il s'agit d'un de mes chasseurs dénommé Frémaut. Mais pour comprendre la suite, je suis obligé d'ouvrir une parenthèse.

Frémaut est un de mes gars du Nord et Dieu sait si j'en ai compté à mon effectif de ces "chtimis", fortes têtes, grands buveurs et grands rouspéteurs à l'arrière, mais au feu merveilleux soldats, durs au mal, grands donneurs de coups, ne ménageant ni le boche, ni leur peine. Avec eux, j'aurais tenté l'impossible. En pensant à eux, je les revois tous, mais mon souvenir s'arrête volontiers sur les plus expressifs.

Il y avait Paumier dit "Dudule". Celui-là avec sa face ronde et plate, grêlée de son, ses cheveux blonds ras, sa large bouche édentée, ses grands yeux bleus, avait l'aspect d'une brute, mais d'une brute sympathique. Sa carrure épaisse en faisait, quand il avait bu, et - misère humaine cela lui arrivait à chaque retour des tranchées, un lion déchaîné.

À Coxyde-Bains, un soir, au repos, on vint me trouver à la popote où je dînais: "C'est Dudule qui fait des siennes". En pénétrant dans le baraquement de ma 4e section je vis un spectacle peu banal. Au milieu des chasseurs qui faisaient cercle, la lutte battait son plein. Elle mettait aux prises, Dudule bien entendu, un Dudule aviné aux yeux révulsés et son chef de section Moreau, l'adjudant, un chtimi lui aussi et non moins costaud.
Il faut dire que Moreau qui, depuis 1914, avait gagné successivement blessures, galons, citations et médaille n'avait pas dans la vie courante serviteur plus dévoué que Dudule. Mais ce soir-là. l'atmosphère était orageuse : " Mon...ad... ju.. .dant... j'vous... au… rai ! " hoquetait Dudule. " Vas-tu fermer ta gueule... !" criait Moreau qui, pour illustrer cette parole, appliquait un swing magistral sur la bouche de son antagoniste. Dudule déjà bien sonné faiblissait. Mon arrivée clôtura la séance et l'irascible chtimi dûment maîtrisé fut porté sur sa couchette où on le ficela comme une momie.
Le lendemain dans mon bureau, il pleurait comme un enfant et d'une voix blanche me disait: "Mi, min lieutenant, j'vous jure que je r'commenchro pus. Hier j'avo bu pus qu'habitude. A ch't'l'heure que j'n'ai pus bus, ech sus erdevn'u faraud comme avin !" Hélas... la "bistouille" était son péché mignon.

Mais à côté de Dudule, franc comme l'or et dont on faisait vite le tour, une autre figure se dressait plus énigmatique. Celle du chasseur Frémaut. Il était sombre, réservé, taciturne. Par ailleurs excellent chasseur, n'encourant jamais la moindre réprimande. Irréprochable au feu, je dirai même impassible en face du danger qu'il semblait ne pas comprendre, les yeux ailleurs. Il n'avait lui aussi qu'un défaut, mais plus discret. A la descente des lignes, il disparaissait. Il s'absentait pendant plusieurs jours jusqu'au moment où le bataillon remontant en secteur, Frémaut se retrouvait comme par enchantement, à sa place, sac au dos.
Sa première fugue avait eu lieu à la descente de Merckem, lorsque nous cantonnions à Steene. Aussitôt les rouages de la discipline militaire se mirent en marche automatiquement. "Plainte en conseil de guerre, pour désertion à l'intérieur, en temps de guerre". Et quand notre homme revint après quatre jours d'absence, avant de monter à Nieuport, je le fis comparaître pour la semonce traditionnelle et l'avertissement de la plainte en cours... Mais pour connaître le motif de son départ, peine perdue, Frémaut resta muet.
Le 26 novembre, je suis, bien entendu, appelé à la barre du conseil de guerre comme témoin. Je dépeins un Frémaut toujours exemplaire, toujours brave. Le lieutenant Evrard, officier d'approvisionnement du bataillon, orateur excellent, plaide la défense et son émouvante éloquence ne peut obtenir que l'atténuation de la peine qui est portée à deux mois de prison. (il faut noter qu'à cette époque, la prison était plutôt fictive ). Frémaut pleure, promet, jure, et vingt jours après, un beau soir de relève, le 4 décembre, au retour de Nieuport, de nouveau il s'éclipse.
Après cette deuxième envolée, j'eus la sensation d'avoir été bien "joué". Frémaut avait su toucher en moi la corde du sentiment et m'avait "eu" très facilement. J'apprends alors que mon chasseur, originaire de Dunkerque se cachait à Rosendael, dans les faubourgs du grand port où il habitait. Avant de remettre en marche l'appareil judiciaire, j'envoie à son domicile un sous-officier qui me le ramène le lendemain. Je fais aussitôt "boucler" mon récidiviste. Mais avant toutes choses, je décide d'abord d'éclaircir le mystère de ses fugues répétées.

Nous étions pour quelques jours au repos à Leffrinckoucke. Montant à cheval un matin, je m'en vais au petit galop sur le sable uni, le long des vagues, par Malo-les-Bains jusqu'à Rosendael. Ce faubourg n'aligne que des maisons identiques en briques rouges de part et d'autre d'une grande rue où court un tramway. Au numéro indiqué, je trouve une maisonnette basse et sombre, d'un seul étage, dont l'aspect n'a rien d'engageant. J'attache mon cheval et monte l'escalier.
Ayant frappé au hasard à la porte du haut, j'ai, lorsqu'elle s'ouvre, un spectacle peu banal : une mansarde ornée d'un grabat, d'une table et de quelques hardes sur une corde. Devant moi, une jeune femme aux cheveux bruns épars, mal vêtue, les pieds nus. Sur son point un marmot tout jeune (7 mois). Tous deux demi-nus, mais tous deux, mère et enfant malgré leurs souillures, beaux d'une beauté sauvage qui me frappe d'étonnement.
D'un coup d'œil je comprends. Je comprends l'attrait que peut avoir pour mon chasseur ce foyer misérable peut-être, mais n'appartenant qu'à lui seul. Je comprends tout le désir que lui inspire cette créature qui est sienne. Je comprends toute la tendresse infinie que lui procure ce petit être dénué de tout. Tous les mouvements de la chair et du cœur, amour sexuel et paternel, confondus et mêlés sous ce toit. Je comprends qu'aucune force humaine ne peut interdire à cet homme la possession de son bien, à portée de sa main, quand l'envie brutale le ramène au gîte.
Mes écussons et mes galons ont immédiatement dévoilé à Madame Frémaut mon identité. Je reste immobile. Elle m'accueille sans crainte, je dirai même avec une certaine fierté, car pour cette femme de combattant, je ne suis pas "le chef"', mais bien celui qui participe comme l'homme qu'elle aime à la grande loterie de la misère et de la mort.
Elle appelle des voisins. Une grosse mémère dépoitraillée vient faire salon les poings aux hanches. Je donne des nouvelles de celui qui la veille était encore entre ces murs. Je passe sous silence le conseil de guerre. Je parle de la citation qu'il a si noblement méritée un mois auparavant et que j'ai rédigée personnellement après l'attaque du 27 octobre.
J'ai l'impression d'être, non pas dans un repaire de "clochards" de cette lie humaine dont pullulent les récits des grandes villes, mais plutôt dans un cercle de ces nomades farouches et libres que l'on croise parfois sur les routes. Je joue étrangement le rôle du cavalier des romans d'aventure, visitant les bas-fonds de la "Cour des Miracles". Aussi pour rester dans la tradition et de plus, secrètement ému, j'oublie par mégarde sur la table en me retirant le contenu de ma bourse.

De retour au cantonnement je fais comparaître le prisonnier : "Frémaut dans quatre jours nous remontons à Nieuport, d'ici là tu es libre. Retourne chez toi".

Sans autre appel, au jour dit, à l'heure prescrite, à sa place réglementaire, le chasseur Frémaut en tenue de campagne remontait en ligne.
Quand nous quittâmes définitivement les Flandres pour la Somme, Frémaut ne déserta plus. Mais son regard demeura nostalgique et voilé.

Quelques semaines plus tard… Frémaut est mort pour la France…


Extrait des mémoires de Jean Petit, alors jeune capitaine au 102è Bataillon de Chasseurs à Pied , novembre décembre 1917.


Copyright 2006. Tout droits réservés  stephanept@aol.com  Mise à jour :dimanche 1 janvier 2012